Sous la plume de Charles Péguy, un prêtre parle de « la petite espérance » :

« On oublie trop, mon enfant, que l’espérance est une vertu, qu’elle est une vertu théologale, et que de toutes les vertus, et des trois vertus théologales, elle est peut-être la plus agréable à Dieu. Qu’elle est assurément la plus difficile, qu’elle est peut-être la seule difficile, et que sans doute elle est la plus agréable à Dieu. » (Le porche de la deuxième vertu, 1912)

Parce qu’il est difficile, le combat de l’espérance connaît beaucoup de défaites et autant de déceptions. La difficulté est que pour être authentique, l’espérance doit être simple et pauvre. Au contraire, l’espérance dénaturée en vains espoirs se trahit dans un pluriel et vise les biens de ce monde ; nos espérances peuvent être déçues, mais, assure saint Paul,

« l’espérance ne déçoit pas. »

Ainsi, il y a risque de confusion. L’espérance, qui est théologale — cela veut dire qu’elle se rapporte immédiatement à Dieu —, est parfois comprise comme de l’optimisme, lequel est mondain. L’optimiste se flatte de voir le « bon côté des choses » et se convainc que « ça ira mieux demain ». Mais quel est le bon côté ? Où sont les lendemains enchanteurs ? Est-ce qu’à la fin, tous nos projets ne disparaissent pas, est-ce que la mort n’est pas le terme de toute vie sur terre ? Le pessimisme de Schopenhauer semblerait plus réaliste, décrivant l’illusion du bonheur dans laquelle s’enferme tragiquement toute existence humaine. On pourrait même féliciter Sartre pour son fameux : « On meurt toujours trop tôt. Ou trop tard. » L’issue de ces impasses n’est pas dans ce monde, elle ne peut être que surnaturelle.

Est-ce à dire qu’il n’y a d’espérance que dans l’obsession pour l’au-delà et le déni des réalités terrestres ? Elle serait alors une lâcheté. Au contraire, qui cultive l’espérance habite le monde en se tenant orienté vers les réalités célestes. L’optimiste, quant à lui, prétend conduire le monde d’ici-bas à une perfection dont il a l’idée. Les plus grands optimistes du siècle dernier sont Marx, Lénine, Staline, Mao et d’autres personnages déterminés à imposer l’ordre d’un monde idéal. « Le but de l’optimisme est l’utopie », expliquait le cardinal Ratzinger (Regarder le Christ, 1992). Et il ajoutait douloureusement : « l’optimisme public étant une sorte de tranquillisant (…) dans le but de créer le climat propice à détruire la paix de l’Église ». Finalement, l’optimisme est une forme de présomption, en ce sens qu’il prétend préparer au bonheur sans nécessiter une vie surnaturellement vertueuse.

L’espérance est différente, désignant Dieu comme seul bonheur de l’homme, dès ici-bas. Ainsi, ceux qui ont le plus transformé la société et le mieux influencé le cours de l’histoire, comme sainte Catherine de Sienne et saint Jean-Paul II, vivaient dans l’espérance.

« L’espérance ne déçoit pas. »

Repérons en nous les résistances à l’espérance. Hormis le péché de désespérance, qui est le plus grand péché, l’angoisse est l’obstacle principal. Elle n’est pas un péché, mais elle exerce sur l’homme une emprise totalitaire. Qui se laisse aller, faisant abstraction des soutiens de la foi et de la vie sacramentelle, est tout entier absorbé par l’angoisse. On s’inquiète pour soi, pour sa santé, pour son avenir, ou bien on s’alarme pour l’avenir de la nation ou le devenir de l’humanité, ou encore on s’apeure à propos des fins dernières. Pour s’arracher de ce tourbillon spirale, on s’accroche aux preuves que donnent les spécialistes : l’avis de médecins compétents, les conseils de nutritionnistes, la sagesse de certains philosophes (orientaux, de préférence, l’angoissé voulant rester zen) et les recommandations de prêtres éclairés. Mais rien n’y fait. L’angoisse persiste pour la raison qu’on ne la vainc pas en s’entourant de sécurités mais en faisant confiance. Or, au plan spirituel, la confiance, c’est l’espérance. Il faut donc apprendre la confiance.

Comment la faire naître ? Elle ne dépend pas des circonstances, elle est imprévisible. Par exemple, nous avons tous connu des situations propices à la bonne entente mais, inexplicablement, la confiance n’a pas été donnée ; à l’inverse, nous avons traversé le climat tendu de certaines réunions où la confiance a pourtant été accordée. En réalité, on a confiance parce qu’on a confiance. On espère parce qu’on espère. Dès lors qu’on cherche à fortifier l’espérance en ajoutant une « bonne raison » d’espérer, on l’affaiblit. L’espérance doit rester pauvre, c’est-à-dire qu’il faut se contenter d’espérer et rejeter les garanties relevant de la mauvaise lutte contre l’angoisse. Espèrent ceux qui ne cherchent à définir ni l’objet ni les raisons de leur espérance.

« L’espérance ne déçoit pas. »

Imaginons, au terme de notre vie, le terrible moment où l’on revoit l’ensemble de sa vie. L’atroce spectacle de soi-même. Ici-bas, on peut y échapper, par optimisme : « il y a tant de belles choses dans ma vie, je ne vois que cela et assurément, Dieu aussi ». Viendra pourtant le jour où la vérité de notre péché ne pourra plus être occultée. Combien de temps pourrons-nous endurer son spectacle sans perdre confiance ? Notre perfection chrétienne se mesure à notre espérance, l’exacte espérance dont témoigne sainte Thérèse de Lisieux : « si j’avais commis tous les crimes possibles, j’aurais toujours la même confiance. » Ainsi, ceux que leur péché décourage n’espèrent pas dans le Seigneur mais ils s’appuient sur la sécurité de leurs mérites propres.

Imaginons encore ; l’histoire des hommes s’arrêterait à l’instant même et à l’humanité rassemblée un ange ferait cette annonce solennelle : « un, et un seul, sera sauvé. » Serions-nous capables d’espérer être celui-là ? Certains répondront : « Aucune chance, il y a tant de personnes plus saintes que moi ! » Ils ne sont pas plus dans l’espérance que ceux qui prétendraient : « J’ai mes chances, tant sont mauvais, alors que moi, dans le fond, je suis bon. » Les deux sont soumis à l’illusoire régime des comparatifs, à la trompeuse nécessité des garanties. D’autres réagiront généreusement : « S’il n’y en a qu’un, que ce soit mon frère ! » Mais en parlant ainsi, ils s’éloignent de l’exercice. La charité, assurément, veut que tous les hommes soient sauvés, mais nous méditons sur la nature de l’espérance. Cet exemple voudrait faire comprendre que l’espérance ne se fonde que sur Dieu. Dans nos angoisses, la question posée par l’ange de notre histoire est comprise ainsi : « moi plutôt qu’un autre », alors que l’espérance entend : « Dieu pour moi ». Elle répondra alors : « S’il n’y a qu’un seul sauvé, ce sera moi car Dieu ne m’abandonnera jamais. » Il n’y a qu’une seule raison à l’espérance, la raison la plus profonde et la plus difficile : Dieu lui-même. C’est pourquoi

« l’espérance ne déçoit pas. »

Imaginons une variante à la fiction précédente. Cette fois, l’ange annoncerait : « Aucun ne sera sauvé. » Nous dirions-nous, ayant la certitude que Dieu ne sauvera personne, qu’il nous sauverait pourtant ? Il faudrait espérer tout de même. Quand il n’y a plus aucune raison, plus aucune garantie, l’espérance apparaît le mieux pour ce qu’elle est. Serait-on condamné à mort par Dieu lui-même, il faudrait espérer. La Bible en témoigne. Le message de Jonas était clair : « Ninive sera détruite ! » (Jon 3,4), pourtant tous sont entrés dans l’espérance. Serait-on mort et prisonnier du Shéol, il faudrait espérer encore. David chantait : « Ma chair elle-même reposera dans l’espérance : tu ne peux m’abandonner au séjour des morts. » (Ps 15,9-10)

On espère parce qu’on connaît le cœur de Dieu ; on espère donc par la foi. Saint Paul l’explique: Abraham « est notre père devant Dieu en qui il a cru, Dieu qui donne la vie aux morts et qui appelle à l’existence ce qui n’existe pas. Espérant contre toute espérance, il a cru » (Rm 4,17-18) Dès lors, puisque Dieu est Dieu, nous avons un devoir d’espérer. L’espérance ne dépend pas des circonstances, il ne fait donc jamais trop noir pour espérer. « Tu me donnes d’habiter, Seigneur, seul, dans la confiance. » (Ps 4,9) Dieu le donne, donc il ne faut pas faire d’histoire, il ne faut pas se donner de bonnes raisons, il faut espérer.

Saint Claude de la Colombière écrivait à une Visitandine :

La plus faible de toutes les créatures n’a pas plus de sujet de désespoir que la plus forte parce que notre confiance est en Dieu, qui est également fort pour les forts et pour les faibles.

La religieuse à qui saint Claude écrivait, bien qu’elle connût le Sacré Cœur de Jésus, était désespérée ; c’est dire que nous n’arriverons pas à espérer parce que Dieu est bon si nous n’espérons pas d’abord parce qu’il le demande. Le premier pas est toujours l’obéissance. C’est pourquoi celui espère vraiment ne peut se soustraire à la transmission explicite de l’ordre reçu : « Espère le Seigneur, sois fort et prends courage ; espère le Seigneur. » (Ps 26,14)

Prions avec saint Claude de la Colombière, apôtre du Sacré Cœur de Jésus :

Tant que j’espérerai, je me tiens à couvert de tous les malheurs et je suis assuré d’espérer toujours parce que j’espère encore cette invariable espérance. (…) J’espère que vous m’aimerez toujours et que je vous aimerai aussi sans relâche ; et pour porter tout d’un coup mon espérance aussi loin qu’elle peut aller, je vous espère vous-même de vous-même, ô mon Créateur, et pour le temps et pour l’éternité. Amen.

 

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