Étrange avril, mois à double versants où culmine la Croix. Accidentelle symétrie du calendrier, providentielle manière d’enseigner que personne n’échappe à la Croix. Qu’on se prépare à la Passion dans la joie du carême ou qu’on exulte dans la lumière de la résurrection, nous sommes tous confrontés à celui que nous avons crucifié :

« Vous l’avez supprimé en le clouant sur le bois. »

Nous tenir face à la Croix n’est jamais aisé. Les mauvaises culpabilités, la peur de la souffrance et de la mort, les ténèbres nous assaillent. Elles se nourrissent d’un mouvement irrépressible et intérieur, de la ferme résolution d’une partie de nous-même à supprimer l’Agneau, à abolir la Loi, à rejeter l’Envoyé. Nous sommes « les enfants de la colère » (Ep 2,3), nous sommes esclaves d’un mal inné contrariant toute velléité de vérité. Tel est le « corps de mort » dont saint Paul demande : « Malheureux homme que je suis ! Qui me délivrera ? » (Rm 7,24) Nous le savons, le remède à cette déchéance est dans le sacrement du baptême. Mais d’où tire-t-il son pouvoir régénérateur sinon de la mort du Verbe incarné ? « Ayant établi la paix par le sang de sa croix (…), il nous a réconciliés dans son corps de chair, le livrant à la mort, pour nous faire paraître devant lui saints, sans tache et sans reproche. » (Col 1,20.22)

On demandera : la victoire du Christ n’est-elle pas définitive ? Faut-il sans cesse revenir en arrière sur notre culpabilité ? La contemplation de la Croix n’est pas un enfermement morbide, mais la confiante exposition de notre âme à la justice divine. Regardons Jésus souffrant et mourant par amour, accueillons avec reconnaissance l’œuvre de cette parole de vérité :

« Vous l’avez supprimé en le clouant sur le bois. »

En effet, désignant le Crucifié, la justice de Dieu nous convainc de péché, c’est-à-dire qu’elle nous donne de voir que nous sommes pécheurs. De cette manière, elle nous affranchit de la pire culpabilité qui est d’être aveugle sur son péché. La cécité spirituelle nous empêche d’implorer la miséricorde : qui demanderait pardon sans d’abord se reconnaître coupable ? Ouvrant nos yeux, la justice divine nous libère de son propre jugement et nous oriente vers le Cœur ouvert de Jésus. Il n’est aucun recours possible à la miséricorde, aucune confiance en l’amour rédempteur, pour qui rejette les sentences de la justice de Dieu. C’est donc avec reconnaissance que nous accueillons la déclaration de saint Pierre :

« Vous l’avez supprimé en le clouant sur le bois. »

Apparaît alors la bonté de la Croix. Non que nous ayons à nous féliciter d’avoir assassiné le Fils unique, mais que se manifeste ainsi la grandeur de l’amour rédempteur. Dieu nous aime d’un amour tel qu’il intègre nos refus de la grâce rédemptrice. Cette dernière rachète non seulement le péché originel mais encore tous les péchés commis contre elle-même. Elle possède le pouvoir d’exploiter à ses fins rédemptrices les péchés commis contre elle-même. L’Exultet chante cette vérité déconcertante par des formules paradoxales :

Ô nécessaire péché d’Adam [necessárium Adæ peccátum] qui a été effacé par la mort du Christ ! Ô heureuse faute [felix culpa] qui nous a valu un tel et si grand rédempteur !

L’expression « nécessaire péché » est difficile, le péché pourrait être perçu comme étant de volonté divine. Selon cette lecture, il serait nécessaire que l’homme pèche pour que Dieu le sauve. En livrant Jésus, Judas aurait alors été un disciple obéissant. Mais comment Dieu voudrait-il le mal ? Au contraire, la grandeur de l’amour divin consiste à intégrer dans ses plans l’endurcissement du cœur qu’il découvre chez ses ennemis. Les disciples trahissant, les bourreaux torturant ne font pas la volonté de Dieu, mais la grâce rédemptrice utilise leur révolte pour le salut de tous. Le péché d’Adam est « nécessaire » en ce sens que sans lui, l’homme n’aurait pas obtenu les trésors de l’amour divin réservés aux pécheurs. « Heureuse faute » faisant de l’homme un pécheur à qui Dieu révèle sa miséricorde. Un tel paradoxe résiste à l’intelligence, mais saint Ambroise lui-même énonce cette vérité limpide au cœur dévot : « Plus profitable me fut la faute que l’innocence. »

« Vous l’avez supprimé en le clouant sur le bois. »

Les souffrances de la Passion adressent ainsi un enseignement essentiel : Dieu nous aime d’un amour qui dépasse l’entendement. La croix seule nous donne « la force de comprendre, avec tous les saints, ce qu’est la largeur, la longueur, la hauteur, la profondeur » de l’amour du Christ (Ep 3,18). La croix est un lieu de repos et de délivrance où l’on éprouve la paix et la joie véritables.

Faute d’avoir été établis dans cette paix, les disciples n’ont pas enduré le chemin de la croix et ils n’ont pas été trouvés en condition de croire en la résurrection. Dans la passion comme dans la résurrection, tant que nous cherchons les prouesses, tant que nous restons enfermés dans nos peurs, nous ne sommes pas disponibles au don de Dieu qui est sa consolation. C’est pourquoi Jésus dit : « Voici ta mère » (Jn 19,27), pour que nous entrions dans la confiance, pour que nous ne perdions pas l’espérance.

« Vous l’avez supprimé en le clouant sur le bois. »

Alors commence la contemplation de la croix. Alors seulement nous cueillons le fruit de toute l’histoire sainte. Dans le désert, Dieu s’ouvrait déjà de sa souffrance : « Jusques à quand ce peuple me méprisera-t-il ? » (Nb 14,11), laissant à Moïse la part belle de défendre la miséricorde : « Je pardonne, comme tu l’as dit » (Nb 14,20). Par ses prophètes, Dieu adressait encore son cri : « Mon peuple, que t’ai-je fait ? En quoi t’ai-je fatigué ? Réponds-moi ! » (Mi 6,3) (cf. Impropères du Vendredi Saint) « Finalement, il leur envoya son fils, en se disant : “Ils respecteront mon fils.” » (Mt 21,37) L’inconcevable s’est produit. Par son fils, Dieu parle aux hommes directement, en acte, avec passion. « Alors ils regarderont vers moi, celui qu’ils ont transpercé. » (Za 12,10) La croix est le langage nouveau de Dieu. Il dit : « regardez ce que vous avez fait ».

Ainsi, tout dans la vie chrétienne n’est qu’introduction à la passion. Les évangiles eux-mêmes ne sont que des récits de la passion dévoilant comment le Juste est affecté plus que nous-mêmes par notre soumission au péché et à la mort. Les saints ont compris cela ; ils ont cessé de se plaindre tant il est vrai qu’aucun homme n’est juste devant Dieu. Quelles que soient les injustices que nous subissons, lui seul est innocent. Comme disait le bon larron : « Pour nous, c’est juste (…) ; mais lui n’a rien fait de mal. » (Lc 23,41) Qui n’a pas reconnu sa propre culpabilité ne peut comprendre cette parole. Jésus souffre davantage qu’aucun homme n’a jamais souffert, mais il n’est pas à plaindre à cause de cela. Il est à plaindre parce qu’il est innocent. Newman expliquait qu’il vaudrait mieux souffrir les tourments d’une agonie interminable sans avoir péché plutôt que d’avoir commis un seul péché véniel délibérément. Cela veut dire que nous sommes vraiment à plaindre, non parce que nous souffrons, mais parce que nous sommes coupables. Voilà quelque chose que nous ne savons pas bien faire et que Dieu seul sait faire : plaindre quelqu’un parce qu’il est coupable.

Un jour que l’on plaignait devant elle une sœur pour la fatigue excessive qu’elle se donnait dans les travaux communautaires, sainte Thérèse de Lisieux s’exclama :

« Ne la plaignez donc pas, elle est bien plus heureuse que vous. Les saints qui souffrent ne me font jamais pitié : unis au bon Dieu, ils ont la force de supporter leurs souffrances et y trouvent même des douceurs. Mais ceux qui ne sont pas saints, c’est autre chose, oh ! que je les plains ! » (Histoire d’une âme)

Pour la petite Thérèse, la souffrance importe moins que l’union à Dieu. Le bon larron a souffert la crucifixion, mais il a compris qu’il est plus grave d’être coupé de Dieu par son péché. Ce trait de génie spirituel lui a ouvert les portes du paradis. Il apparaît dès lors que le plus grand danger menaçant nos âmes est l’endurcissement, le refus de se laisser émouvoir par l’Innocent et la décision de s’en débarrasser.

« Vous l’avez supprimé en le clouant sur le bois. »

C’est ainsi que fut traité saint Étienne : « Ils se bouchèrent les oreilles et, comme un seul homme, se précipitèrent sur lui. » (Ac 7,57) Chaque fois que nous refusons la parole dénonçant le péché, nous nous préparons à crucifier Jésus. L’antidote est la paix de Pâques, l’indéfectible confiance que l’amour est plus fort que nos résistances. Nous mourons faute de la certitude d’être aimés en vérité. La transfiguration pascale, par la paix profonde de l’amour victorieux, est le don nous préparant à suivre Jésus jusques sur la croix. Avant Pâques, les disciples n’avaient pas la capacité de gravir le Golgotha, comptant trop sur leurs propres forces, se défiant trop de l’amour de Dieu.

Que cette année, enfin, les célébrations pascales nous fassent entrer pleinement dans la vie chrétienne, qu’elles nous révèlent dans son intensité l’amour qui se dit sur la croix, selon les paroles de Jésus à sainte Catherine de Sienne : « Ce ne sont pas les clous qui m’ont maintenu sur la croix, mais l’amour. »

 

CatégorieParole pour Vivre
Famille de Saint Joseph
Top
Suivez nous :