Juin, mois du Sacré-Cœur, temps de la contemplation du cœur transpercé pour les pécheurs. La déchirure du Cœur de Jésus est une des cinq blessures que le Christ ressuscité donne à contempler à ses disciples (cf. Jn 20,27.) Cette contemplation ne se réduit pas à un spectacle offert à notre reconnaissance : elle est un mystère d’identification répondant au désir de l’homme de communier avec Dieu. Les fils de Zébédée, à leur manière, exprimèrent ouvertement la volonté humaine de s’établir au plus près du Sacré-Cœur, à sa droite et à sa gauche. Jésus répondit « Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire ? » Ils lui disent : « Nous le pouvons. » Il leur dit :

« Ma coupe, vous la boirez. »

Sainte Thérèse de Lisieux témoigne du même désir, en pleine conscience et en toute confiance. Dans l’Acte d’offrande à l’amour miséricordieux, elle demande la stigmatisation :

Je vous remercie, ô mon Dieu ! de toutes les grâces que vous m’avez accordées, en particulier de m’avoir fait passer par le creuset de la souffrance. C’est avec joie que je vous contemplerai au dernier jour portant le sceptre de la Croix ; puisque vous [avez] daigné me donner en partage cette Croix si précieuse, j’espère au Ciel vous ressembler et voir briller sur mon corps glorifié les sacrés stigmates de votre Passion…

Telle est l’essence de sa vie intérieure : le désir du martyre, l’intuition de l’holocauste et le désir des stigmates au Ciel, lequel présuppose le désir des stigmates invisibles sur la terre.

Thérèse est partagée entre le désir du Ciel – qui n’est pas un désir de mériter – et le désir de mériter – qui n’est pas un désir du Ciel. La synthèse se fera dans la mort d’amour. Elle aura besoin pour le comprendre de passer par des souffrances qui l’étonneront et lui donneront, à elle aussi, la tentation que la coupe s’éloigne.

« Ma coupe, vous la boirez. »

Comment comprendre le désir des stigmates invisibles ? Quel est son lien avec l’invitation à boire à la coupe du Christ ?

Les stigmates représentent l’identification au Christ et la communion à la souffrance du Père. Nous avons en mémoire le retable de Giotto mettant en scène la stigmatisation de saint François, en 1224, dans la solitude de l’Alverne. Le Christ, au-dessus du Poverello, est représenté avec trois paires d’ailes, comme les séraphins décrits par Isaïe (cf. Is 6,2.) Cette association évoque le rôle des anges dans le mystère des stigmates, mais manifeste surtout l’identité entre saint François, le « séraphin d’Assise », et le Seigneur Jésus. François réussit à dissimuler les traces sanglantes que les stigmates, visibles et douloureux, laissaient sur ses habits. Il s’y appliqua si bien qu’ils demeurèrent inconnus jusqu’à sa mort.

Sainte Catherine de Sienne fut plus radicale dans sa volonté de masquer les stigmates. Quand elle raconte à son directeur la vision du Christ en gloire — les plaies du Seigneur apparaissaient comme des points lumineux d’où jaillit un rayon la transperçant, — elle met en avant son désir que les plaies demeurent invisibles (et non pas insensibles) :

J’ai vu, — dit-elle, — des rayons sanglants sortir des plaies sacrées de Jésus et percer mes pieds, mes mains et mon cœur ; alors je m’écriai : ʿ Ô Seigneur mon Dieu, je vous en supplie, que mes cicatrices ne paraissent point au dehors ʾ — et aussitôt la couleur sanglante se changea en la couleur de l’or et cinq rayons de lumière percèrent mes mains, mes pieds et mon cœur.

Il existe ainsi des stigmates invisibles. Pourraient-ils être insensibles ? Ils seraient invérifiables, mais seraient-ils inexistants ? Pensons au témoignage de saint Paul : « je porte en mon corps les marques [stigmata] de Jésus » (Ga 6,17.) On affirme aujourd’hui comme une évidence que la déclaration serait métaphorique, il ne pourrait s’agir des stigmates. Faut-il voir dans cette assurance l’empreinte culturelle d’une époque exigeant que les signes de la foi demeurent invisibles ? Ou convient-il de s’interroger sur l’existence de stigmates invisibles et insensibles ? L’Église ne nous invite-t-elle pas contempler le Christ crucifié et glorifié, nous rapprochant ainsi de saint François et de sainte Catherine ? Un charisme n’est-il pas la manifestation temporaire d’une grâce universelle, invisible et insensible, reposant sur l’Église ? Nous sommes à la croisée de plusieurs mystères dont l’articulation humilie nos esprits : la contemplation du Christ en Croix, l’empreinte dans notre corps faite par le Christ ressuscité et notre incorporation au corps mystique du Christ.

« Ma coupe, vous la boirez. »

Pour avancer dans la compréhension des stigmates du chrétien, rappelons comment le Seigneur décida d’associer l’homme à sa propre perception du péché.

Le péché des origines fit en effet perdre à l’homme la lumière surnaturelle qui l’éclairait, le rendant impuissant à éviter le péché sans un secours de la grâce qui ne lui serait pas toujours accordée. D’une certaine manière, il fut abandonné par Dieu au péché et au pouvoir de Satan, selon ce que la chute lui avait mérité. Mais la sagesse divine lui offrit une autre assistance : la connaissance expérimentale d’être pécheur et abandonné de Dieu (paradoxalement, cette expérience est d’autant plus intense qu’on se rapproche de Dieu.) Tel est le sens de la prière du Kyrie eleison : l’homme, découvrant dans sa chair sa misère accablante, participe à la douleur de Dieu devant le péché. L’homme éprouve de la pitié pour lui-même et pour tous ses frères, la pitié même de Dieu à laquelle la prière l’associe. Dieu fait ainsi goûter à l’homme sa propre douleur face au péché en permettant que cohabite dans l’âme humaine le pressentiment de la mort (la seule vraie mort, la mort de l’enfer) et le pressentiment de la gloire. Cette contradiction intérieure suscite le cri déchirant le cœur de Caïn et celui d’Abel, celui de Job et le Cœur de Jésus : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Mt 27,46), cri contenant la tentation de la révolte et la résolution de la confiance. « Père, entre tes mains je remets mon esprit. » (Lc 23,46)

La miséricorde aurait pu épargner à l’homme ce poids. Mais, dans sa sagesse, Dieu demande davantage que le consentement initial : il offre à l’homme un calice assez amer pour que Jésus demande à l’écarter (cf. Lc 22,42), il partage la coupe qui unit des frères de sang.

« Ma coupe, vous la boirez. »

Pourquoi un tel chemin, si long ? La grâce de la résurrection ne suffit-elle pas pour entrer dans la gloire ? Ne peut-on être saisi instantanément par la gloire de Dieu, comme Jésus au matin de Pâques ? L’un et l’autre, le chemin lent et le chemin rapide, réalisent la glorification ; la stigmatisation est à leur croisée.

La stigmatisation est la glorification par la douleur de Dieu. Elle trouve sa source dans la gloire corporelle du Christ, dont les stigmates brilleront éternellement dans le corps des élus (le mystère d’unité entre les corps glorieux des élus à l’intérieur du corps du Christ est difficile à se représenter, mais il importe de souligner que le corps aussi est concerné.) Les traits de lumière que sainte Catherine a vus sortir des plaies glorieuses du Christ enflamment l’âme et marquent le corps. Or tout chrétien est exposé aux stigmates du Christ par privilège baptismal : la grâce du sacrement lie l’âme et le corps au Christ de telle manière qu’elle les immerge dans l’agonie du Christ et les transplante dans la gloire de la résurrection, donnant au chrétien d’achever en sa chair ce qui manque aux souffrances du Christ (cf. Col 1,24) et ouvrant à la plénitude la gloire. Par ce lien baptismal, la gloire du Christ exerce sur le chrétien cheminant dans la foi une influence ayant le pouvoir de porter la glorification douloureuse à son paroxysme — à la manière dont le Verbe incréé influence le Cœur du Christ. Finalement, on entre dans la gloire de la résurrection comme le Cœur du Christ et à sa suite.

« Ma coupe, vous la boirez. »

Qui aime le Sacré-Cœur ne refuse pas l’invitation à partager sa blessure. Dès lors, plus on grandit en sainteté, plus on pleure ses péchés ; non plus seulement ses péchés personnels, mais le péché blessant le Cœur de Jésus. Comme le bon larron ne voit que l’innocence du Christ — « lui n’a rien fait de mal » (Lc 23,41) —, les saints goûtent la douleur de Dieu au point de se sentir personnellement responsables du péché. Ils se présentent sincèrement comme « le plus grand pécheur » car, contrairement à nous, ils pleurent davantage le péché que ses conséquences. Le chrétien acceptant de souffrir et d’espérer embrasse le mouvement du bon larron, crucifié pour ses péchés, stigmatisé en contemplant l’Innocent.

Pour qui ce mouvement nécessite de vaincre l’inertie de la chair, il est possible de recevoir la blessure du Sacré-Cœur en assistant à la messe, laquelle nourrit tout autant qu’elle attise le désir de communier à l’amour de Dieu et de se laisser entièrement consumer par le corps stigmatisé de Jésus. Toute contemplation du Christ crucifié et ressuscité, vécue dans un acte de charité, est stigmatisante. Venez, adorons !

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