Le Christ est la lumière du monde (cf. Jn 12,45). Il disait : « Pour peu de temps encore, la lumière est parmi vous ; marchez, tant que vous avez la lumière, afin que les ténèbres ne vous arrêtent pas. » (Jn 12,35) Le Christ est la lumière du monde et elle est en nous.

« Vous êtes la lumière du monde. »

Jésus ajoute : « que votre lumière brille devant les hommes. » (Mt 5,16) Le Seigneur nous pose ainsi la question de notre engagement concret au service de la Bonne Nouvelle. Comment vivre notre mission de témoin sans exposer nos frères à la lumière crue de nos certitudes, sans les aveugler par l’intensité de nos convictions ? Comment leur transmettre la douce lumière de la foi, qui éclaire et réchauffe les cœurs ?

La manière la plus évidente — la plus difficile aussi, tant elle est simple — consiste à se conformer aux prescriptions de la vie ecclésiale. Obéir à l’Église, non pas quand il nous plaît mais comme il convient, est un témoignage discret et rayonnant. Entrer dans la belle et innocente obéissance de l’enfance spirituelle, laquelle accepte avec amour les demandes de l’Église sans s’inquiéter des conséquences. Ce mouvement relève de notre responsabilité parce qu’il se vit communautairement. Imaginez, par exemple, que la période estivale serve de prétexte à un relâchement dans la participation aux eucharisties dominicales ou à la prière du chapelet quotidien. La lumière faiblirait face aux ténèbres, parce que nos lumières réunies brillent avec plus d’éclat que nos prouesses personnelles. Faisons au contraire de notre été une occasion de renouveler notre engagement dans la vie liturgique et sacramentelle, pour nous et pour nos frères. Nous connaissons tous des chrétiens qui ont abandonné, peu ou prou, les rendez-vous du dimanche. Pourquoi ne pas leur proposer de passer les prendre, d’aller ensemble dans un sanctuaire, pourquoi ne pas créer les conditions favorables à leur retour ? C’est ensemble que nous accomplissons le devoir de faire resplendir le visage du Christ.

« Vous êtes la lumière du monde. »

Cependant, notre principal travail est personnel. Lorsque notre trésor est au Ciel, nos paroles et nos actes témoignent par eux-mêmes de notre engagement à la suite du Christ, indépendamment de la conscience qu’on peut avoir de leur portée. Certes, cela fait des chrétiens des gens différents, regardés comme étranges, soupçonnés comme des agents corrupteurs et finalement critiqués. Au point que, de bonne foi, de bonnes âmes se demandent si elles n’ont pas mal agi. Par exemple, une grand-mère s’étonnait que ses petits-enfants lui reprochent de vouloir aller à la messe. Elle leur demandait en effet d’y être conduite, quand ils lui reprochèrent son manque de respect pour le choix que ces jeunes-gens estimaient courageux et réfléchi de renier la foi de leur baptême. Prompte à se remettre en question, la dame était prête à confesser son manque de charité, elle n’avait pas perçu que son attachement à la messe dominicale était lumière du Christ — douloureuse pour sa famille. Il en est ainsi de ces petits-enfants et de tout esprit mondain : ils ne savent que s’admirer — s’ils viennent à s’accuser parfois, c’est toujours en s’admirant. Mais les âmes pieuses sont le véritable troupeau du Christ, le petit reste. Elles doivent apprendre à se réjouir du rejet dont elles font immanquablement l’objet car elles font briller la lumière du Christ aux yeux des cœurs durs.

« Vous êtes la lumière du monde. »

Retenons ceci : la vie ordinaire et fidèle ignore sa grâce, à la manière dont Moïse était ignorant de la transformation opérée par sa rencontre avec Dieu sur le Sinaï : « Il ne savait pas que son visage rayonnait de lumière depuis qu’il avait parlé avec le Seigneur. » (Ex 34,29) Cette lumière peut se manifester chez nous sous forme d’une main tendue au bon moment, d’une parole ajustée qu’un frère garde en mémoire comme un encouragement à persévérer dans la vertu alors que soi-même on l’a oubliée. Cela peut être encore une bonne action, accomplie sans y penser vraiment, mais reconnue par un frère qui cherche alors à l’imiter sans qu’on n’en sache rien. Nous ne le voyons pas, mais nos travaux et nos loisirs, nos joies et nos peines, nos opinions, nos goûts, nos études, nos projets, tout ce qui est en bonne odeur de l’Esprit est attiré vers le Ciel. Pour nous encourager à persévérer dans cet humble engagement, pensons à la fillette faite prisonnière en territoire d’Israël puis engagée au service de l’épouse de Naaman le Syrien (cf. 2R 5,2.) Que pouvait-elle pour se défendre ? Était-elle en capacité de faire de grandes choses pour le Seigneur ? Elle s’est contentée de rester fidèle à Dieu et à ses commandements. Le jour vint où le salut toucha la maison de Naaman, par une simple parole de cette enfant. Qu’on ne s’inquiète pas de faire des grandes choses pour le Royaume ou d’influencer le cours des événements. Notre fidélité à Dieu est notre arme la plus puissante pour que le monde change.

« Vous êtes la lumière du monde. »

Il arrive cependant qu’on ait à parler ouvertement. À certaines occasions, le devoir impose de dire la vérité : par exemple, lorsque certains silences seraient des encouragements au péché ou à l’erreur. Or, la manière la plus discrète de décourager le mal étant de nous en éloigner, il convient de garder une distance envers ceux dont le péché est public. Ne croyons pas que l’exercice est plus difficile aujourd’hui qu’autrefois. Saint Paul reconnaît que s’il fallait se tenir à distance de tous ceux dont le péché est public, il ne resterait aux chrétiens que la voie érémitique. Il s’explique :

Je vous ai écrit dans ma lettre de ne pas fréquenter les débauchés. Cela ne concernait pas de façon générale les débauchés qui sont dans ce monde, ni les profiteurs, les escrocs ou les idolâtres – autrement, vous seriez obligés de sortir du monde ! En réalité, ce que je vous écrivais, c’est de ne pas fréquenter celui qui porte le nom de frère [un chrétien], mais qui est débauché, ou profiteur, idolâtre, ou diffamateur, ivrogne, ou escroc : il ne faut même pas prendre un repas avec un homme comme celui-là. (1Co 5,9-11)

Saint Jean ne parle pas autrement lorsqu’il évoque ceux dont la doctrine est dévoyée ou contraire à l’évangile : « Si quelqu’un vient chez vous sans apporter cet enseignement [c’est-à-dire la véritable doctrine du Christ], ne le recevez pas dans votre maison et ne lui adressez pas votre salutation, car celui qui le salue participe à ses œuvres mauvaises. » (2Jn 10-11)

Lire ces versets est un acte qui, en lui-même, nous fera condamner par l’esprit du monde, tant il est vrai que la mode est à l’accueil inconditionnel. Faut-il faire un tri dans la Parole de Dieu pour satisfaire notre temps ? Notre devoir n’est-il pas plutôt de rechercher à la mettre en pratique dans un esprit d’obéissance, avec un cœur débordant du plus tendre amour pour le pécheur et de la haine la plus implacable pour son péché ? La difficulté est grande de discerner dans quelles circonstances on doit adopter cette conduite et de quelle manière, mais c’est une autre question que refuser de les mettre en pratique.

Pour se décider avec justice et miséricorde, on appréciera, par exemple, de solliciter un accompagnateur expérimenté ou un des bergers de l’Église. Cela montre qu’il est un devoir pour certains de porter un jugement sur des situations et des personnes publics, en se fondant sur la Parole de Dieu et sur l’enseignement de l’Église. Dans cette recherche, apparaissent deux manières de lire la Parole : choisir exclusivement les versets qui confortent ou bien s’exposer également aux versets qui dérangent. Lire Jésus à Zachée, pécheur notoire — « Zachée, descends vite : aujourd’hui il faut que j’aille demeurer dans ta maison. » (Lc 19,5) Lire aussi Jésus aux scribes hypocrites — « Malheureux êtes-vous, (…) vous avez négligé ce qui est le plus important dans la Loi : la justice, la miséricorde et la fidélité. Voilà ce qu’il fallait pratiquer. » (Mt 23,23)

Non seulement il convient d’accueillir l’Écriture tout entière, mais il peut aussi s’avérer juste de dénoncer certains publiquement. Les apôtres ont ainsi publiquement parlé contre les chefs religieux et les autorités civiles responsables du procès inique ayant conduit Jésus à la mort (Ac 2,23 ; 3,13-17 ; 4,27 ; 13,27.) Il est ainsi du devoir des bergers de l’Église d’élever la voix pour dénoncer aux peuples leurs transgressions et à leur troupeau ses péchés (cf. Is 58,1.)

« Vous êtes la lumière du monde. »

Ce devoir cependant ne revient pas seulement aux bergers ; chaque chrétien peut avoir à reprendre son frère. Comment le faire sans paraître arrogant ou dur ? La question mérite approfondissement. On peut s’esquiver par manque de zèle ou par peur d’offenser, mais l’embarras et la honte peuvent aussi faire partie de l’éducation divine, enseignant par ces sentiments qu’il est préférable de se taire. Dans de nombreux cas, en effet, ce ne serait pas convenable (par exemple, un jeune ne peut reprendre un ancien que par son silence.) D’une manière générale, la réprimande n’est pas un devoir premier ; elle requiert une authentique humilité pour discerner le temps et la manière. Avant tout, soyons attentifs à bien agir.

Frères et sœurs, nous étant déclarés pour le Christ par nos bonnes œuvres, puisse le Seigneur se déclarer pour nous devant son Père au dernier jour ! « Pendant que vous avez la lumière, croyez en la lumière : vous serez alors des fils de lumière. » (Jn 12,36)

Téléchargez la Parole pour Vivre le mois de juillet