Comme nous l’avions souligné, le verset précédent (v. 72) – que nous pourrions appeler le « mémorial de l’alliance » – constitue le pivot central du Benedictus, autour duquel s’organise l’ensemble du Cantique. Ce qui explique que le v. 74 reprenne symétriquement le thème de la libération des ennemis annoncé au v. 71 : « Salut qui nous arrache à l’ennemi, à la main de tous nos oppresseurs ».

Le verbe grec traduit en français par « délivrer » (v. 74), est le même que celui que nous trouvons en clôture du Notre Père : « Délivre-nous du Mal » (Mt 6,13) – sous-entendu : « du Malin », l’ennemi par excellence, dont les multiples stratégies et manipulations justifient qu’il soit désigné au pluriel : « les oppresseurs » (v. 71) ou « les ennemis » (v. 74).

Les grands-prêtres, scribes et pharisiens qui se moquent de Jésus en Croix, utilisent le même verbe : « Il a mis sa confiance en Dieu. Que Dieu le délivre maintenant, s’il l’aime ! » (Mt 27,43)

De fait, « Dieu l’a ressuscité en le délivrant des douleurs de la mort, car il n’était pas possible qu’elle le retienne en son pouvoir » (Ac 2,24). Or « dans le baptême, nous avons été mis au tombeau avec lui et nous sommes ressuscités avec lui par la foi en la force de Dieu qui l’a ressuscité d’entre les morts. Nous étions des morts, parce que nous avions commis des fautes et n’avions pas reçu de circoncision dans notre chair. Mais Dieu nous a donné la vie avec le Christ : il nous a pardonné toutes nos fautes » (Col 2, 12-13).

C’est ce pardon surabondant, obtenu par la victoire du Christ sur nos ennemis, qui nous délivre de leur main et nous établit dans la confiance : « Vous n’avez pas reçu un esprit qui fait de vous des esclaves et vous ramène à la peur ; mais vous avez reçu un Esprit qui fait de vous des fils ; et c’est en lui que nous crions “Abba !”, c’est-à-dire : Père ! » (Rm 8,15).

« afin que, délivrés de la main des ennemis, nous le servions dans la justice et la sainteté, en sa présence, tout au long de nos jours. »

Nous sommes libérés du mal et du Malin non seulement pour échapper à leur oppression, mais « afin de… » participer aux attributs de Dieu que sont « la justice et la sainteté ». La perspective est donc éminemment positive ; elle est finalisée sur une destinée glorieuse, puisqu’il s’agit de vivre pour toujours en présence de Dieu. Telle est l’Alliance nouvelle et éternelle dans laquelle nous sommes introduits par le Sang de l’Agneau vainqueur.

« Servir » Dieu n’a rien de servile : c’est même la prérogative de ceux que Dieu appelle à entrer dans l’Alliance :

Jos 24, 14-25 : « “Et maintenant [dit Josué] craignez le Seigneur ; servez-le dans l’intégrité et la fidélité. Écartez les dieux que vos pères ont servis au-delà de l’Euphrate et en Égypte ; servez le Seigneur. S’il ne vous plaît pas de servir le Seigneur, choisissez aujourd’hui qui vous voulez servir : les dieux que vos pères servaient au-delà de l’Euphrate, ou les dieux des Amorites dont vous habitez le pays. Moi et les miens, nous voulons servir le Seigneur”. Le peuple répondit : “Plutôt mourir que d’abandonner le Seigneur pour servir d’autres dieux ! Nous aussi, nous voulons servir le Seigneur, car c’est lui notre Dieu”. Alors Josué dit au peuple : “Vous en êtes les témoins contre vous-mêmes : c’est vous qui avez choisi de servir le Seigneur”. Ils répondirent : “Nous en sommes témoins”. Josué reprit : “Alors, enlevez les dieux étrangers qui sont au milieu de vous, et tournez votre cœur vers le Seigneur, le Dieu d’Israël”. Le peuple répondit à Josué : “C’est le Seigneur notre Dieu que nous voulons servir, c’est à sa voix que nous voulons obéir”. En ce jour-là, Josué conclut une Alliance pour le peuple. »

Le peuple est invité à entrer avec un cœur confiant et reconnaissant, dans l’échange d’amitié et de service que Dieu lui propose au nom de l’Alliance. On pressent déjà dans ces textes de l’Ancien Testament, que servir est ultimement l’apanage des fils, comme nous le révèle avec insistance Notre-Seigneur Jésus-Christ :

Mt 20, 26-28 : « Celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur ; et celui qui veut être parmi vous le premier sera votre esclave. Ainsi, le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude. »

Jn 13, 12-17 : « Comprenez-vous ce que je viens de faire pour vous ? Vous m’appelez “Maître” et “Seigneur”, et vous avez raison, car vraiment je le suis. Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. Amen, amen, je vous le dis : un serviteur n’est pas plus grand que son maître, ni un envoyé plus grand que celui qui l’envoie. Sachant cela, heureux êtes-vous, si vous le faites. »

L’expression « Servir dans la justice et la sainteté » est reprise du livre de la Sagesse :

Sg 9,3 : « Dieu de mes pères et Seigneur de miséricorde, par ta parole tu fis l’univers, tu formas l’homme par ta Sagesse pour qu’il soit maître de tes créatures, qu’il gouverne le monde avec justice et sainteté, qu’il rende, avec droiture, ses jugements. »

Il s’agit de retrouver par la grâce du salut offert en Jésus-Christ, le triple ministère que Dieu nous avait confié dès l’origine, puisque l’homme avait été établi roi (maître des créatures), prêtre (gouverner avec justice et sainteté), et prophète (rendre avec droiture ses jugements) de toute la création.

L’invitation à « servir Dieu dans la justice » n’est pas qu’une exhortation à rendre à chacun ce qui lui est dû ; dans la théologie de l’alliance ce terme qualifie une conduite qui se laisse éclairer par la Loi de Dieu, et qui par le fait même, constitue une réponse existentielle adéquate à notre vocation. Est « juste », celui qui cherche à répondre au désir de Dieu sur lui et à y correspondre en toutes choses. Tel était Saint Joseph, comme l’affirme la Parole de Dieu en Mt 1,19.

Nous sommes invités à exprimer à Dieu par toute notre vie, notre libre réponse à son initiative d’amour, dans une liturgie célébrée avec une intention droite et un cœur pur. Nous retrouvons sous la plume de Saint Paul, le sens « liturgique » que le prêtre Zacharie entend donner à ce service offert dans la « sainteté » :

Rm 12,1 : « Je vous exhorte donc, frères, par la tendresse de Dieu, à lui présenter votre corps – votre personne tout entière – en sacrifice vivant, saint, capable de plaire à Dieu : c’est là, pour vous, la juste manière de lui rendre un culte. »

Ce qui n’est possible qu’en « revêtant l’homme nouveau, créé, selon Dieu, dans la justice et la sainteté conformes à la vérité » (Ep 4,24).

« (Serment juré à notre père Abraham)

de nous rendre sans crainte,

afin que, délivrés de la main des ennemis,

nous le servions dans la justice et la sainteté,

en sa présence, tout au long de nos jours »

La fin du verset 75 annonce que nous sommes appelés à vivre en présence de Dieu de manière durable, dès ici-bas et même « tout au long de nos jours », c’est-à-dire pour l’éternité. Car la Nouvelle Alliance instaurée par le Christ en son sang, est éternelle. À nous de vivre dès à présent de cette Vie nouvelle, en écoutant la voix de notre Berger et en le suivant fidèlement (Jn 10,4), lui qui nous conduit jusqu’aux verts pâturages de la Vie éternelle, dans le Royaume de son Père et notre Père (cf. Jn 20,17) :

Ps 22(23) : « Le Seigneur est mon berger : je ne manque de rien. Sur des prés d’herbe fraîche, il me fait reposer. Il me mène vers les eaux tranquilles et me fait revivre ; il me conduit par le juste chemin pour l’honneur de son nom. Si je traverse les ravins de la mort, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi : ton bâton me guide et me rassure. Tu prépares la table pour moi devant mes ennemis ; tu répands le parfum sur ma tête, ma coupe est débordante. Grâce et bonheur m’accompagnent tous les jours de ma vie ; j’habiterai la maison du Seigneur pour la durée de mes jours. »