La Doxologie[1] et l’Amen sont absents de Lc 11,4 comme de Mt 6,13. Mais n’est-il pas surprenant de conclure le Notre Père sur les mots « tentation » (Lc) ou « mal » (Mt) ?

En réalité, il est probable que dans la droite ligne de la pratique synagogale, Jésus et les apôtres terminaient déjà la prière par une doxologie traditionnelle juive. Le Talmud de Babylone propose un grand nombre de doxologies liturgiques non-trinitaires, que l’on prononçait après les différentes bénédictions. La Bible elle-même nous y invite : le livre des Chroniques rapporte une prière de David qui attribue à Dieu les trois termes de notre doxologie, le règne, la gloire et la puissance :

« Béni sois-tu, Seigneur, Dieu de notre père Israël, depuis les siècles et pour les siècles ! A toi, Seigneur, force et grandeur, éclat, victoire, majesté, tout, dans les cieux et sur la terre ! A toi, Seigneur, le règne, la primauté sur l’univers : la richesse et la gloire viennent de ta face ! C’est toi, le Maître de tout : dans ta main, force et puissance ; tout, par ta main, grandit et s’affermit » (2 Ch 29, 10-12).

On retrouve des doxologies analogues dans divers passages du Nouveau Testament ; citons celle qui termine l’épitre de Jude :

« Au Dieu unique, notre Sauveur, par notre Seigneur Jésus Christ, gloire, majesté, souveraineté, pouvoir, avant tous les siècles, maintenant et pour tous les siècles. Amen » (Jude 25).

La doxologie n’est pas explicitée dans les manuscrits les plus anciens des Evangiles, et les premiers Pères de l’Eglise n’en parlent pas dans leurs commentaires. Par contre on trouve cet embolisme[2] (sans mention du « règne » et de l’Amen) dans le plus ancien recueil liturgique de l’Eglise : la Didaché. Rédigé en grec, il date de la fin du 1er, début 2ème siècle et est probablement d’origine syrienne ; c’est le premier manuel d’instruction des catéchumènes que nous connaissions (texte en annexe).

L’origine liturgique de la doxologie du Notre Père est confirmée par saint Ambroise qui précise qu’au cours de la Messe, le prêtre prononce une doxologie après l’oraison dominicale, alors que le même auteur n’en fait jamais mention dans ses autres commentaires de la prière du Seigneur.

Une doxologie fut introduite dans l’évangile de Matthieu à la suite du verset Mt 6,13, vers le 3ème siècle, probablement par un copiste qui, au lieu de suivre le manuscrit qu’il avait sous les yeux, a transcrit le Notre Père tel qu’il le priait dans l’assemblée. Les éditions modernes et contemporaines des Evangiles ont supprimé cet embolisme.

Comme ils se basaient sur des manuscrits grecs « récents » dans lesquels figuraient la doxologie, Erasme et les humanistes, puis les Protestants à leur suite, l’ont adoptée. De nos jours encore, ils la proclament systématiquement après le Notre Père.

« Car c’est à Toi qu’appartiennent le règne, la puissance et la gloire pour les siècles des siècles. Amen. »

La terminologie de la doxologie tranche quelque peu avec le ton général de la prière du Seigneur, qui ne s’adresse pas au Dieu de puissance, mais au « Père » de tous les hommes de bonne volonté. Ceci dit, la sanctification du Nom (première demande du Notre Père) implique que tout honneur et toute gloire lui soit rendus :

« Rendez au Seigneur, familles des peuples, rendez au Seigneur la gloire et la puissance, rendez au Seigneur la gloire de son nom » (Ps 96[95], 6-7).

La seconde demande invoque la venue de son règne de justice et d’amour, tel que Jésus nous l’a fait entrevoir : une justice qui justifie le coupable, en le plongeant dans la miséricorde surabondante de sa Passion victorieuse.

Et la troisième appelle la réalisation de sa volonté dans la puissance de l’Esprit de charité, qui nous donne d’aimer comme Jésus le premier nous a aimés (Jn 13,34) : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime » (Jn 15,13).

Il serait donc malvenu de rejeter cette doxologie sous prétexte qu’elle est en décalage par rapport à la vision de Dieu proposée dans la prière qu’elle conclut. La doxologie donne au Notre Père une structure d’inclusion entre les trois premières demandes et leur reprise conclusive sous forme d’adoration et d’action de grâces, comme dans la Liturgie céleste décrite dans le livre de l’Apocalypse :

« [Au Dieu et Père de Jésus-Christ,] à lui, la gloire et la souveraineté pour les siècles des siècles. Amen » (Ap 1,6).

« Tu es digne, Seigneur notre Dieu, de recevoir la gloire, l’honneur et la puissance. C’est toi qui créas l’univers ; tu as voulu qu’il soit : il fut créé » (Ap 4,11).

« A celui qui siège sur le Trône, et à l’Agneau, la louange et l’honneur, la gloire et la souveraineté pour les siècles des siècles » (Ap 5,13).

Remarquons encore que dans la doxologie du Notre Père, il n’est plus souhaité, comme au cours de la prière elle-même, que le règne, la puissance et la gloire de Dieu soient manifestés (optatif), mais les prérogatives royales de la puissance et de la gloire sont affirmées (indicatif), comme le confirme le « car » : si nous pouvons prier Notre Père avec confiance, c’est parce que le règne, la puissance et la gloire lui appartiennent de manière définitive, « pour les siècles des siècles ».

« Car c’est à Toi qu’appartiennent le règne, la puissance et la gloire pour les siècles des siècles. Amen. »

L’« Amen » final souligne le caractère solennel de la doxologie. La racine de ce mot désigne ce qui est solide, digne de confiance ; on la retrouve dans les termes (hébreux) signifiant : vérité, foi, fidélité. Alors que ses occurrences sont plutôt rares dans l’Ancien Testament, Jésus l’utilise abondamment, ouvrant même ses discours de révélation par un double « Amen », pour annoncer que les paroles qu’il s’apprête à prononcer, sont fondatrices d’un monde nouveau, du Royaume à venir, dont Jésus est lui-même la pierre d’angle. C’est pourquoi le livre de l’Apocalypse le désigne par ce terme :

« Ainsi parle celui qui est l’Amen, le témoin fidèle et vrai, le principe de la création de Dieu » (Ap 3,14).

Lorsque nous répondons « Amen » à la suite de la proclamation d’une lecture biblique ou d’un enseignement, nous affirmons notre ferme adhésion à ce que nous venons d’entendre : « Oui : il en est ainsi ! » (plutôt que « Ainsi soit-il » qui est un souhait !) Sous-entendu : cette affirmation est conforme à la révélation de Jésus-Christ, par qui « nous disons à Dieu notre “amen”, notre “oui”, pour sa gloire » (2 Co 1,20).

Nous retrouvons cet usage chez saint Paul, lorsqu’il demande aux Corinthiens, à propos du chant en langues : « Comment celui qui est là et n’y connaît rien, va-t-il répondre “Amen” à ton action de grâce, puisqu’il ne comprend pas ce que tu dis ? » (1 Co 14,16).

L’« Amen » de la doxologie a donc toute son importance : il nous permet de manifester notre adhésion à la prière qui vient d’être prononcée. L’Amen est en général omis lorsque la doxologie est prononcée par le peuple en réponse à la prière du célébrant principal, mais il peut éventuellement être maintenu, comme une manière de confirmer fortement ce que nous venons de proclamer tous ensemble dans le Notre Père récité en commun.

Puissions-nous nous engager tout entiers dans cet Amen concluant la prière du Seigneur, afin de construire notre vie sur le Roc de cette Parole qui fait de nous des fils bien-aimés, dans le Fils unique qui nous l’a révélée.

« Toi, notre Dieu, tu es bon et fidèle, tu es patient et gouvernes tous les êtres avec miséricorde. Savoir qui tu es conduit à la justice parfaite, et reconnaître ta souveraineté est la racine de l’immortalité » (Sg 15, 1.3).

Annexe :

« Ne priez pas comme les hypocrites,

mais de la manière que le Seigneur vous l’a ordonné dans son évangile : « Priez ainsi : Notre Père qui es au ciel, Que ton Nom soit sanctifié, Que ton Règne vienne, Que ta volonté soit faite

Comme au ciel, (ainsi) aussi sur (la) terre. Notre pain d’aujourd’hui, donne(-le) nous aujourd’hui.

Et remets-nous notre dette Comme nous remettons aussi la leur à nos débiteurs, Et ne nous conduis pas en tentation, Mais délivre-nous du Mauvais ! Car c’est à toi qu’appartiennent la puissance et la gloire dans les siècles ! » Priez ainsi trois fois par jour. » (Didaché VIII, 1-3)

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[1] Ce mot, du grec doxa (doxa) : gloire, et logoV (logos) : parole, signifie littéralement « parole de gloire », c’est-à-dire : une formule de louange célébrant la gloire de Dieu. Parmi les doxologies liturgiques les plus importantes, citons le Gloria, le Sanctus, le Te Deum, la doxologie trinitaire à la fin des Psaumes, les acclamations de la Parole de Dieu, et surtout : la doxologie qui accompagne l’élévation de l’Hostie consacrée et du Calice, en conclusion de la prière eucharistique de la Messe : « Par lui, avec lui, et en lui… ».

[2] Dérivé d’un terme grec signifiant « ajouter un mot ».