« Marie dit alors : “Mon âme exalte le Seigneur” » (Lc 1, 46)

Le chant du Magnificat, que l’Eglise reprend chaque jour dans sa prière du soir, est l’hymne de louange, d’action de grâce et de joie reconnaissante des anawim, les « pauvres de Yahvé », dont la Vierge Marie est le fleuron. Cette « pauvreté en esprit » – à laquelle renvoie la première béatitude – est le fruit d’un long et patient travail de la grâce dans le cœur des croyants de la première Alliance, qui se sont progressivement libérés de toute prétention de mériter devant Dieu, pour s’en remettre totalement à sa miséricorde, dans un humble et profond dépouillement intérieur.

Il est remarquable que la Vierge Marie ne s’adresse pas à Dieu en lui parlant à la seconde personne ; elle parle de Dieu, à la troisième personne. Elle n’invite pas à louer Dieu comme le font nombre de psaumes de louange, mais elle se contente de décrire, dans un langage poétique, les actions de Dieu dans l’histoire (la sienne et celle de son peuple), et de s’en émerveiller. Au terme du Cantique, nous aurons donc à décrypter quelle image de Dieu ressort de cette jubilation adorante.

Dans les deux premiers versets, Marie parle d’elle-même – plus exactement de son âme et de son esprit – alors que tous les autres verbes du poème ont toujours Dieu pour sujet (exception faite du v. 48b : « désormais tous les âges me diront bienheureuse »). Cet agencement correspond à la structure de bon nombre de Psaumes : avant d’entonner la louange de Dieu pour ses hauts-faits, l’auteur exprime en introduction ses propres sentiments.

« Marie dit alors : “Mon âme exalte le Seigneur” » (Lc 1, 46)

Saint Jean Eude (1601-1680) qualifie le Magnificat de « Cantique sacré du très saint Cœur de la Vierge Marie », parce qu’il est né de ce Cœur, d’où il s’est épanché par la bouche de la Vierge. Dès lors, puisque Marie portait le Verbe dans son cœur par la foi, avant de l’accueillir dans ses entrailles par l’action de l’Esprit Saint (saint Augustin), on peut dire que ce Cantique jaillit du Cœur divin de son Enfant, « qui est le premier auteur de ce Cantique, résidant en ses bénites entrailles et demeurant dans son Cœur, l’âme de son âme, l’esprit de son esprit, le Cœur de son Cœur. C’est lui qui met les pensées et les vérités qui y sont contenues dans l’esprit de sa divine Mère, et c’est lui qui prononce par sa bouche les oracles dont il est rempli » (J. Eudes, Le Cœur admirable de la très sainte Mère de Dieu, VIII, 10).

« O Cantique d’amour, ô Cantique virginal du Cœur de la Mère d’amour, qui avez votre première origine dans le Cœur même du Dieu d’amour, qui est Jésus, et dans le Cœur de l’amour personnel et incréé, qui est le Saint-Esprit ; il n’appartient qu’à la très digne bouche de la Mère de la belle dilection de vous chanter et de vous prononcer. Les Séraphins même s’en réputent indignes » (Ibid.).

Le chant comporte deux mouvements : le premier (1, 46-50) est éminemment personnel ; il nous fait pénétrer dans l’intimité de la prière d’action de grâce de la Vierge, dont l’âme exalte le Tout-Puissant pour la merveille qu’il vient d’accomplir en elle.

Le deuxième mouvement (1, 51-55) intègre les louanges de toute l’histoire d’Israël dont Marie fait mémoire dans son Cantique, et de tous les croyants qui tout au long de l’histoire de l’Eglise, se joindront à son action de grâce pour l’œuvre de salut qui commence à l’Annonciation.

« Mon âme exalte le Seigneur »

1- L’ « âme » (psychè) désigne ici le siège du libre arbitre, le pouvoir de choisir ; l’ « esprit » (pneuma) dont il sera question dans la suite du verset désigne le « cœur » biblique (Ez 36,26), la « fine pointe de l’âme » (sainte Thérèse d’Avila), la « conscience »[1], la demeure de l’Esprit, et par là : le « Pédagogue de l’âme ». Si l’âme se conforme à la conduite que lui dicte l’Esprit, elle devient toute spirituelle. Si elle se tourne vers la chair, elle devient charnelle.

Marie a choisi : « Voici la servante du Seigneur, que tout m’advienne selon ta Parole » (Lc 1,38). Et c’est parce qu’elle a fixé son âme en Dieu qu’elle est parfaitement libre, devenant le modèle de la créature humaine devant Dieu ; libre parce que rachetée par ce Fils qu’elle porte dans ses entrailles, et parfaitement soumise à son Epoux divin : l’Esprit Saint.

En précisant que c’est son « âme » qui loue son Seigneur, Marie précise que ce ne sont pas seulement ses lèvres qui le magnifient, mais toutes ses facultés : son entendement, sa volonté, sa mémoire, son imagination : tout son être est mis au service de la louange de son Dieu. Comme l’âme de Marie est parfaitement unie à celle du Verbe incarné qu’elle porte en son sein, saint Jean Eudes précise :

«“Mon âme” désigne l’âme du divin Enfant qu’elle porte en ses entrailles, qui est unie si étroitement à la sienne, que ces deux âmes ne font en quelque manière qu’une seule âme, puisque l’enfant qui est dans les entrailles maternelles n’est qu’un avec sa mère. Mais encore : ces paroles, anima mea, mon âme, marquent et renferment toutes les âmes créées à l’image et à la ressemblance de Dieu, qui ont été, sont et seront dans tout l’univers » (Ibid., VIII, 15).

En effet, dans un pressentiment de sa maternité universelle, Marie « regarde toutes les âmes qui ont été, sont et seront, comme des âmes qui lui appartiennent, elle les embrasse toutes pour les unir à l’âme de son Fils et à la sienne, et pour les employer à louer, exalter et magnifier celui qui est descendu du ciel et qui s’est incarné dans son sein virginal pour opérer le grand œuvre de leur Rédemption » (Ibid.).

« Mon âme exalte le Seigneur »

2- L’âme de Marie « exalte » – littéralement : magnifie [megalunei (grec) ; magnificat (latin)] – son Seigneur. Comment la Vierge peut-elle prétendre « magnifier » Dieu se demande Origène (182-254), Lui qui ne peut recevoir ni accroissement ni diminution ?

« Si je considère que le Seigneur notre Sauveur est “l’image du Dieu invisible” (Col 1,15), et si je vois que mon âme est faite à “l’image du Créateur” (Gn 1,27), pour être l’image de l’image (mon âme en effet n’est pas expressément l’image de Dieu mais elle a été créée à la ressemblance de la première image) je comprendrai alors ceci : à la manière de ceux dont le métier est de peindre des images et d’utiliser leur art à reproduire un modèle unique (par exemple le visage d’un roi), chacun de nous transforme son image à l’image du Christ, et trace de lui une image plus ou moins grande, tantôt délavée ou ternie, tantôt claire et lumineuse, répondant à l’original. Lors donc que j’aurai fait grandir l’image de l’image, c’est-à-dire mon âme, et que je l’aurai magnifiée par mes œuvres, mes pensées et mes paroles, alors l’image de Dieu aura grandi et le Seigneur lui-même dont notre âme est l’image, sera magnifié. » (Homélie sur St Luc, VIII,2 ; SC[2] 87).

Saint Bède le Vénérable (672-735) fait écho à cette méditation d’Origène lorsqu’il écrit :

« L’âme glorifie le Seigneur quand elle consacre toutes ses puissances intérieures à louer et à servir Dieu ; quand, par sa soumission aux préceptes divins, elle montre qu’elle ne perd jamais de vue sa puissance et sa majesté » (Homélies sur l’Evangile, I,4).

Nous ne pouvons rien ajouter aux perfections infinies de Dieu ; mais nous pouvons le magnifier en nous. Selon saint Augustin :

« Toute âme sainte peut concevoir le Verbe éternel en soi-même, par le moyen de la foi ; elle peut l’enfanter dans les autres âmes par la prédication de la divine parole ; et elle peut le magnifier en l’aimant véritablement, afin qu’elle puisse dire : “Mon âme magnifie le Seigneur” » (Sermon pour l’Assomption de la Vierge Marie).

En se livrant corps et âme à l’action de l’Esprit Saint, la Vierge devient pour tous les croyants le modèle de la configuration progressive au Christ, parfaite image de Dieu son Père. Elle fixe par le fait même le programme de l’Eglise-Epouse et de chacun de ses membres : magnifier Dieu en se configurant, par ses pensées, paroles et œuvres, au Christ Epoux :

« Magnifiez avec moi  le Seigneur, exaltons tous ensemble son Nom » (Ps 33,4).

« Mon âme exalte le Seigneur »

3- Le « Seigneur » : à qui Marie s’adresse-t-elle, si ce n’est au Seigneur des seigneurs, au Dieu Très-Haut et Tout-Puissant, qui est Père, Fils et Esprit Saint dans l’unité d’une même Substance et la Trinité des Personnes :

« La très sacrée Vierge loue et magnifie le Père éternel de l’avoir associée avec lui dans sa divine paternité, la rendant Mère du même Fils dont il est le Père. Elle magnifie le Fils de Dieu, de ce qu’il a bien voulu la choisir pour sa Mère et être son véritable Fils. Elle magnifie le Saint-Esprit, de ce qu’il a voulu accomplir en elle la plus grande de ses œuvres, c’est-à-dire le mystère adorable de l’Incarnation. Elle magnifie le Père, le Fils et le Saint-Esprit des grâces infinies qu’ils ont faites et qu’ils ont dessein de faire à tout le genre humain » (J. Eudes, Ibid., VIII, 16).

« Mon âme exalte le Seigneur »

Que notre résolution de ce mois et de toute l’année qui s’ouvre devant nous, soit d’imiter la Vierge Marie, Mère du Christ et Mère de l’Eglise, et de reprendre souvent avec elle ces paroles, comme expression de notre reconnaissance envers Dieu pour tous les bienfaits dont il nous comble – le plus souvent sans que nous ne nous en rendions compte.

Saint Jean Eudes nous suggère différentes manières de magnifier Dieu :

« 1. Par nos pensées, en ayant une très haute idée et une très grande estime de Dieu et de toutes les choses de Dieu.

  1. Par nos affections, en aimant Dieu de tout notre cœur et par-dessus toutes choses.
  2. Par nos paroles, en parlant toujours de Dieu et de toutes les choses qui le regardent avec un très profond respect, et en adorant et exaltant sa puissance infinie, sa sagesse incompréhensible, sa bonté immense et ses autres perfections.
  3. Par nos actions, en les faisant toujours pour la seule gloire de Dieu.
  4. En pratiquant ce que le Saint-Esprit nous enseigne en ces paroles : « Grande est la puissance du Seigneur, et les humbles lui rendent gloire» (Si 3,20).
  5. En portant les croix que Dieu nous envoie, de grand cœur pour l’amour de lui. Car il n’y a rien qui l’honore davantage que les souffrances, puisque notre Sauveur n’a pas trouvé de moyen plus excellent pour glorifier son Père, que les tourments et la mort de la croix.
  6. Enfin magnifier Dieu, c’est le préférer et l’exalter par-dessus toutes choses, par nos pensées, par nos affections, par nos actions, par nos humiliations et par nos mortifications » (Ibid., VIII, 13).

Souvenons-nous tout particulièrement qu’en nous donnant son Fils, le Père nous a tout donné, nous offrant dans l’Esprit, de participer à sa nature divine (cf. 2 P 1,4) afin d’être ses enfants bien-aimés dans le Fils unique.

Comme ce Don nous vient par Marie, il est juste et bon que notre action de grâce remonte aussi au Père par elle, dans l’élan de l’Esprit dont elle est comblée et qu’elle nous dispense avec largesse :

« Qu’en chacun ce soit l’âme de Marie qui exalte le Seigneur, qu’en chacun ce soit l’esprit de Marie qui exulte en Dieu ; si, selon la chair, la mère du Christ est unique, selon la foi, toutes les âmes engendrent le Christ ; chacune, en effet, accueille en elle le Verbe de Dieu. L’âme de Marie exalte le Seigneur, et son esprit exulte en Dieu, car, consacrée en âme et en esprit au Père et au Fils, celle-ci adore avec une pieuse affection un seul Dieu, dont tout provient, et un seul Seigneur, en vertu duquel existent toutes les choses » (Saint Ambroise, Homélie sur l’Evangile selon Luc, XI).

[1] Concile Vatican II, Constitution pastorale sur l’Eglise dans le monde de ce temps, Gaudium et Spes, 16.

[2] Sources Chrétiennes, Cerf, Paris, 1961, p. 165.