Cette année, le mois de mars coïncide avec le carême et s’achève par les jours saints. L’image de Jésus sur la croix est toujours choquante, voire inquiétante. Les blessures du crucifié nous renvoient à notre perception de la souffrance humaine, à son caractère absurde et inéluctable : nous souffrons tous, peu ou prou, tôt ou tard. Dans le fond, n’est-ce pas la volonté de Dieu, le prix exorbitant du salut ?

« Il nous faut passer par bien des épreuves pour entrer dans le royaume de Dieu. »

Effectivement, s’approcher du Seigneur Jésus implique toujours une participation à ses souffrances. Dès lors, la tentation est grande de relire l’histoire au prisme de la peur, attribuant à Jésus la responsabilité de nos malheurs. Qu’avaient fait les saints innocents pour mériter le glaive ? Leur seule faute n’était-elle pas d’être nés trop proches de l’enfant Jésus ? Et la Vierge, pour s’être offerte à Dieu, ne se vit-elle pas récompensée d’un avenir sombre — « ton âme sera traversée d’un glaive » (Lc 2,35) ? Jacques et Jean, deux des plus intimes parmi les apôtres, ont reçu la promesse : « La coupe que je vais boire, vous la boirez. » (Mc 10,38) Tout homme souffre, mais il semble que les baptisés, une fois marqués de l’indélébile croix de lumière, attirent sur eux l’épreuve. Comment l’expliquer ? Saint Pierre répond :

Bien-aimés, ne trouvez pas étrange le brasier allumé parmi vous pour vous mettre à l’épreuve ; ce qui vous arrive n’a rien d’étrange. Dans la mesure où vous communiez aux souffrances du Christ, réjouissez-vous, afin d’être dans la joie et l’allégresse quand sa gloire se révélera. (1P 4,12-13)

Saint Paul ne s’exprime pas différemment : « Toujours nous portons, dans notre corps, la mort de Jésus, afin que la vie de Jésus, elle aussi, soit manifestée dans notre corps. » (2Co 4,10) Ainsi, toute douleur supportée avec patience dans la foi sera comptée comme marque du Christ. Rassurons-nous, Dieu ne permettra pas que ces tribulations nous soient fatales : Quand tu traverseras les eaux, je serai avec toi, les fleuves ne te submergeront pas. Quand tu marcheras au milieu du feu, tu ne te brûleras pas, la flamme ne te consumera pas. » (Is 43,2) Elles sont même enviables, « car notre détresse du moment présent est légère par rapport au poids vraiment incomparable de gloire éternelle qu’elle produit pour nous. » (2Co 4,17)

Ces versets de l’Écriture bouleversent notre conception de la souffrance. Triste conséquence du péché, elle devient un glorieux privilège des amis de Jésus pour le salut. La souffrance de la persécution est la première à posséder cette vertu, mais la souffrance physique, involontaire, peut également participer à notre sanctification.

« Il nous faut passer par bien des épreuves pour entrer dans le royaume de Dieu. »

Maladie, accident, blessure, … la souffrance n’épargne personne : adultes et enfants, riches et pauvres, chrétiens et païens, saints et pécheurs, … même les animaux sont atteints. Comment peut-elle devenir une participation à la passion du Seigneur ? Quelle audace nous la fait considérer comme un moyen choisi par Dieu pour exercer sa miséricorde ?

Écartons d’abord l’objection d’un rapport malsain à la souffrance qui serait le propre de la religion. Il est évident que la douleur doit être combattue. Benoît XVI écrivait :

Il faut certainement faire tout ce qui est possible pour atténuer la souffrance : empêcher, dans la mesure où cela est possible, la souffrance des innocents ; calmer les douleurs ; aider à surmonter les souffrances psychiques. Autant de devoirs aussi bien de la justice que de l’amour qui rentrent dans les exigences fondamentales de l’existence chrétienne et de toute vie vraiment humaine. (Spe Savi, 36)

Cependant personne n’est en mesure de tarir la source de la souffrance qui est le mal. La résurrection fait naître en nous l’espérance d’une guérison radicale, mais elle n’est pas encore pleinement accomplie. Quels que soient nos efforts pour soulager, la souffrance existe.

« Il nous faut passer par bien des épreuves pour entrer dans le royaume de Dieu. »

Écartons ensuite une erreur ancienne : qui souffre expierait de fait ses fautes et se rapprocherait immanquablement de Dieu. Ces bénéfices, quand ils existent, ne proviennent pas tant de la souffrance que de la manière dont elle est vécue. Il est cependant possible d’avoir l’impression contraire car l’usure engendrée dans l’esprit par les longues souffrances crée l’illusion d’une paix spirituelle ; il s’agit souvent d’un calme s’apparentant à la résignation. En effet, prisonnier de la souffrance, l’esprit se berce de la pensée que Dieu est le seul recours et interprète cette langueur comme une paix spirituelle. Or l’avancée spirituelle ne se mesure qu’à l’exercice de la foi et de la charité. C’est pourquoi le fruit de la souffrance dans l’âme peut être récolté bien plus tard (pensons à une maladie invalidante), il peut même demeurer invisible (pensons à une douloureuse agonie ouvrant le cœur au Seigneur). La souffrance n’est donc pas en soi une garantie pour le salut. Au contraire, pour qui suit le Christ d’un cœur partagé, elle peut anéantir les forces et éloigner de Dieu, comme en témoigne saint Jean : « Les gens se mordaient la langue de douleur et ils blasphémèrent le Dieu du ciel sous le coup de leurs douleurs et de leurs ulcères, au lieu de se repentir de leurs agissements. » (Ap 16,10-11)

De soi, la souffrance rend égoïste. Celui qui souffre est en effet contraint par un mouvement naturel de tout ramener à soi, de donner la préférence à la sauvegarde de son bien-être plutôt qu’à celui d’autrui. L’indolence lui semble justifiée et invincible. L’irritation n’est pas combattue, paraissant excusée par l’état de faiblesse. En somme, pour celui qui souffre, l’égoïsme semble acceptable ; le seul bénéfice immédiat de cette épreuve est de prendre conscience de la faiblesse de notre nature. Mais qu’en est-il de l’évangile du Christ ?

« Il nous faut passer par bien des épreuves pour entrer dans le royaume de Dieu. »

Le travail de l’évangile consiste à nous détourner de cet enfermement. Il fait prendre conscience du Christ en ses souffrances, il rappelle à celui qui souffre qu’il fait partie d’une communauté de souffrance où bien d’autres, en leurs douleurs, se tournent avec lui vers le Seigneur. Le fondement de cette ouverture est la contemplation de Jésus à Gethsémani, où le Seigneur trouve dans l’épreuve une manière d’unir sa volonté à celle du Père (cf. Mt 26,39). Les souffrances du Christ ont été extrêmes, mais il a trouvé en sa passion le moyen d’être aux affaires de son Père comme jamais dans sa vie humaine. Il pria pour ceux qui l’exécutaient (cf. Lc 23,34), il entoura sa mère de la plus tendre attention (cf. Jn 19,26), il accueillit le larron avec bienveillance (cf. Lc 23,43). Même sa demande « J’ai soif » (Jn 19,28) exprimait la conscience claire qu’il accomplissait les Écritures. Ainsi, le Christ endura ses souffrances sans retour sur soi, l’esprit tourné vers le Père, source de sa force, et vers le bien des hommes.

La méditation du chemin de croix, ne devrait pas, en ce sens, être limitée à une dévotion pour le temps du carême, mais elle devrait nous accompagner toute l’année : comment contempler de telles dispositions sans être porté à les imiter ?

Finalement, de telles souffrances apparaissent comme le moyen le plus approprié — non pas nécessaire — pour se conformer au mystère de la vie filiale que le Christ apprit par ses souffrances (cf. He 5,8.) Quel meilleur allié que la souffrance pour dévoiler la vacuité de ce monde et de ses attraits ? N’est-ce pas ce qui explique pourquoi saint Paul, déjà affecté par les tribulations et l’opposition, ajouta à ses épreuves une volontaire mortification de la chair ? La perte de la vue (cf. Ac 9,9), l’écharde dans la chair (cf. Ac 12,7), les assauts de Satan (cf. 1Th 2,18) apprirent à l’apôtre des Nations que l’affliction serait son quotidien et la garantie de son abandon entre les mains du Père. Les souffrances ont revêtu l’attrait désirable des moyens d’obtenir ce qu’on ne peut se donner soi-même, elles ont suscité la joie lorsqu’elles ont ouvert son cœur à la plénitude de la grâce. Aucun saint n’a aimé souffrir, mais ils ont tous préféré la souffrance aux facilités de la vie qui fortifient l’égo et étouffent la soif de Dieu. Conscients que rien n’est détestable comme le péché, ils ont aimé les souffrances dans la mesure où elles leur ont donné accès à l’état de grâce qu’ils convoitaient.

« Il nous faut passer par bien des épreuves pour entrer dans le royaume de Dieu. »

La souffrance viendra, peu ou prou, tôt ou tard. Pour beaucoup d’entre nous, elle est déjà une compagne. Elle revêtira ses joyeux attraits à nos yeux enténébrés dans la mesure où nous aurons décidé de renoncer à notre volonté propre. Mais il nous faudra encore percevoir que l’amour ressemble davantage à la souffrance qu’aux douceurs que nous nous plaisons à imaginer, nous aurons à apprendre comment l’agonie à Gethsémani est plus près du bonheur parfait que les exaltations sensibles dont nous rêvons. Benoît XVI met ainsi en lumière l’étonnante familiarité entre la souffrance et l’amour :

Le « oui » à l’amour est aussi source de souffrance, parce que l’amour exige toujours de sortir de mon moi, où je me laisse émonder et blesser. L’amour ne peut nullement exister sans ce renoncement qui m’est aussi douloureux à moi-même, autrement il devient pur égoïsme et, de ce fait, il s’annule lui-même comme tel. (Spe Salvi, 38)

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