On retient volontiers qu’un chrétien doit être généreux. Mais de quelle générosité parle-t-on ? Seule compte celle qui pousse à se donner à Dieu. Or il est rare de se donner totalement à Dieu, cela demande trop de confiance. La générosité chrétienne consiste ainsi à offrir sa confiance à Dieu parce qu’il est Dieu. Elle n’est pas facile. En matière d’amour, nous sommes des faussaires expérimentés, qui préfèrent vivre une générosité humaine, s’appuyant sur soi, plutôt que la générosité chrétienne, s’appuyant sur Dieu. Mais nos singeries ne trompent pas le Seigneur, il demande patiemment notre confiance. « Jusqu’à présent vous n’avez rien demandé en mon nom » (Jn 16,24), dit Jésus, parce que nous n’avons pas encore vraiment confiance.

La confiance est le fondement de toute vie spirituelle, parce que se donner nécessite d’avoir confiance. Avant de se donner, il faut offrir sa confiance. La confiance ne se monnaye pas, elle se donne. Rien n’est plus dur à donner : la moindre défiance freine l’élan généreux du don de soi et ruine la totalité du don. Alors comment faire ? Comment parvenir à la confiance ? En se donnant totalement. Le don total et la confiance sont indissociables, il se soutiennent et grandissent ensemble. D’abord percevoir, un peu, que Dieu aime, puis avoir davantage confiance et se donner mieux. Plus on se donne, plus la confiance augmente, plus on est prêt à entrer dans la vie de Dieu.

« Si tu veux entrer dans la vie, observe les commandements. »

C’est alors qu’apparaît une exigence parmi les plus détestables aux hommes de notre temps : Jésus demande l’obéissance. Les lois, les commandements, les « vous devez » sont intolérables aux mentalités contemporaines. On résiste, on argumente. On distingue les commandements caducs, les commandements réservés à une élite spirituelle, les commandements qu’on respecte « en esprit » (honni soit tout fondamentalisme), et d’autres catégories imaginées pour éviter d’obéir. À nos protestations, la lettre de l’évangile oppose l’éclat d’un impératif indiscutable : « observe les commandements ».

Dans une ultime tentative d’évitement, on lance une prière d’être exempté : « il faut être raisonnable ». Certes, il faut raison garder. Davantage : il faut être sage. Rappelons cependant que les conseils évangéliques se vivent par la sagesse et dans la folie. De la sagesse, nul n’est dispensé. La sagesse de l’obéissance est liée à l’exigence du don total : « vous êtes au Christ » (1Co 3,23). Obéir ne veut pas dire se soumettre à l’arbitraire d’un plus fort mais accepter que Dieu règne dans notre vie. C’est pourquoi les commandements sont liés à la vie : dès lors que nous décrétons un lieu où Dieu n’a pas de droit sur nous, nous péchons contre la sagesse du don total, nous nous excluons de la vie. Cela se fait très spontanément. Par exemple, le matin, au réveil, notre oraison porte de beaux élans offrant notre journée à Dieu. Ce mouvement spirituel nous conduit à réfléchir à l’organisation concrète de la journée et, sans nous en rendre compte, la journée offerte est devenue notre journée, tout ce qui revient légitimement à Dieu étant bientôt perçu comme un injuste tribut prélevé sur notre bien propre, un temps précieux soustrait à notre vie. La journée se déroule bientôt sans plus tenir compte de la primauté de Dieu.

« Si tu veux entrer dans la vie, observe les commandements. »

On voudrait n’être que des braves gens, qui font ce qu’ils peuvent, honnêtement, sans qu’on leur en demande davantage. C’est oublier que Jésus dit : « Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait » (Mt 5,48) Ce n’est pas un idéal ; par ce commandement, le Seigneur nous initie à la folie de l’obéissance. Parce qu’elle est la volonté du Seigneur, nous n’avons pas le droit de renoncer à la perfection qu’il désire pour nous. Il est possible de constater qu’on en est loin, mais ne pas l’adopter comme un objectif qui tourmente tant qu’on ne l’a pas atteint, n’est pas envisageable. Finalement, la sagesse de l’obéissance est un alliage de désir de perfection et d’abandon à la folie de l’obéissance. Ainsi, l’obéissance ne peut être vécue sans le désir de perfection qui est un désir de l’impossible — « Ce qui est impossible pour les hommes est possible pour Dieu » (Lc 18,27) —, l’obéissance ne peut être complète sans embrasser la folie de l’évangile, laquelle n’est jamais facultative.

Le verset que nous méditons contient ainsi l’ensemble de la sagesse et de la folie de l’obéissance : l’observation des commandements, c’est-à-dire l’amour de Dieu et du prochain (cf. Mt 22,37-39), et l’appel à la vie surnaturelle, c’est-à-dire le don total de soi. Il apparaît alors que le Seigneur nous entraîne bien loin de nos rebutants « vous devez » et nous adresse la délicatesse d’un « veux-tu » : « veux-tu être guéri ? » (Jn 5,6) Le don de soi, parce qu’il est amour, ne peut être exigé ; il n’est vécu qu’en réponse à une prière. Cependant, cette prière étant adressée à l’homme par Dieu, elle s’impose et rend libre. Le pape Benoît XVI disait ainsi (Homélie de Pentecôte, 2005) :

Nous sommes tous insérés dans le réseau de l’obéissance à la parole du Christ, à la parole de celui qui nous donne la véritable liberté, car il nous conduit dans les espaces libres et dans les amples horizons de la vérité. C’est précisément dans ce lien commun avec le Seigneur que nous pouvons et que nous devons vivre le dynamisme de l’Esprit.

« Si tu veux entrer dans la vie, observe les commandements. »

Au début du mois, en célébrant la Présentation du Seigneur, l’Église chante son action de grâce pour la vie consacrée. La distinction entre sagesse et folie est mise en lumière par le don des religieux. Ils vivent une folie par obéissance à la sagesse. Une folie facultative, car personne n’est contraint à la vie consacrée, mais qui ne leur est pas réservée, car avec Dieu, la folie est obligatoire. La folie du don total n’est facultative que provisoirement. À la fin de notre pèlerinage terrestre, le don de soi est requis sous peine de perdre la vie. « Celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie à cause de moi la sauvera. » (Lc 9,24)

La vie consacrée manifeste l’impatience des religieux : pourquoi attendre puisque le don de soi est nécessaire pour vivre pleinement ? Leur empressement est connu de tous, socialement. L’épouse ne va-t-elle pas vivre chez l’époux ? Accueillir le règne du Christ ne peut pas se limiter à des dispositions intérieures, cela entraîne toujours un changement de mode de vie. Ce témoignage est un appel à tous les hommes, un appel au don de soi, un rappel de la seule question qui ait du poids dans une vie d’homme : Est-ce que je fais assez confiance à Dieu pour me livrer à lui ?

Nous inventons mille échappatoires : faire du bruit pour ne pas entendre l’appel, vivre superficiellement pour ne pas se laisser dévorer par les profondeurs de l’amour divin, ou souligner que Jésus a dit « Tous ne comprennent pas cette parole, mais seulement ceux à qui cela est donné » (Mt 19,11). Certains se disent en effet que les religieux ont compris, eux, mais qu’ils n’obligent personne par leur engagement. Cependant, il est une autre manière de présenter la situation ; Jésus, en effet, explique l’invitation au don total par l’image des noces. Aller à un mariage est facultatif, mais si le roi invite, refuser l’invitation n’est pas sans conséquence (cf. Mt 22,2-7). De même, si l’on est la mariée, l’absence au mariage est possible, mais grave. Dans toute vie, il est un temps où pour se contenter de la sagesse de l’obéissance, mais le jour vient où l’amour se présente, invitant à basculer dans la folie du don total. Alors, on ne tourne pas le dos à l’amour sans dommage. Obéir à la folie de l’amour, dans la confiance, n’est facultatif qu’un temps car Jésus donne tout et il demande tout. Il ne serait pas ce qu’il est s’il ne demandait pas tout. L’obéissance porte nécessairement sur tout.

« Si tu veux entrer dans la vie, observe les commandements. »

Certains objecteront : « Il reste que je ne suis pas un moine ! Je veux bien entrer dans la folie de l’obéissance, je désire tout donner à Jésus, mais concrètement, ça veut dire quoi ? » L’Église répond à cette question en montrant Jésus se présentant : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang » (Mt 26,26-27). Il fait ainsi présentation de lui-même pour nous. Présentation, c’est-à-dire offrande. Le sang est ici don de soi et don de sa vie. Par cette présentation, le Seigneur nous entraîne à notre propre présentation, il nous éduque au « me voici » du face-à-face avec le Père et de la rencontre avec les bourreaux. Car notre passion, comme celle de Jésus-Christ, consiste tout entière dans la liberté, dans le parfait dégagement de soi qui fait dire « me voici » devant le Père d’abord (cf. Ps 40,8 ; He 10,7) et, ensuite, tout naturellement et comme dans la foulée, devant les bourreaux. La présentation est une expression de l’amour que chacun doit trouver. Imaginez Juliette disant à Roméo : « Montre-moi que tu m’aimes », une mauvaise réponse serait « Comment ? ». Celui qui aime sait comment. S’il ne sait pas, il cherche et il trouve le visage concret du don de soi. Si nous écoutions l’amour, nous entendrions des manières de vivre l’obéissance auxquelles nous ne pensons pas. Il demandera bientôt de sacrifier des choses belles et légitimes ; à cela on comprendra qu’on n’est plus dans l’amour, mais qu’on a basculé dans la folie de l’amour.

Frères et sœurs, à l’entrée du carême, contemplons Jésus à genoux devant saint Pierre pour lui laver les pieds. La folie de l’obéissance se résume à ce geste. « Tu ne t’es pas encore laissé toucher », semble dire Jésus. Demandons à l’Esprit-Saint de ne pas refuser que Jésus nous touche. Et s’il nous touche, nous basculerons dans la folie de l’obéissance : « Vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. » (Jn 13,14)

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