Nous prenons le temps ce mois-ci – l’esprit de Noël perdure jusqu’à la Présentation –d’accueillir l’enfant de la crèche. En effet, les mots pour dire le mystère de l’Incarnation sont nombreux : « un enfant nous est né, un fils nous a été donné ! Sur son épaule est le signe du pouvoir » (Is 9,5) ; « Le Verbe s’est fait chair » (Jn 1,14) ; « Mon Seigneur et mon Dieu » (Jn 20,28) ; « Christ est né, lui qui est au-dessus de tout, Dieu béni pour les siècles » (Rm 9,5) ; « Dieu dans le Christ » (2Co 5,19) ; « Dieu s’est manifesté dans la chair » (1Tm 3,16) ; « Je suis l’Alpha et l’Oméga, dit le Seigneur Dieu, Celui qui est, qui était et qui vient, le Souverain de l’univers. » (Ap 1,8) Les difficultés aussi sont nombreuses. Par exemple, l’ange commande à saint Joseph : « tu lui donneras le nom de Jésus (c’est-à-dire : Le-Seigneur-sauve) » (Mt 1,21), mais l’évangéliste explique aussitôt : « Tout cela est arrivé pour que soit accomplie la parole du Seigneur : (…) on lui donnera le nom d’Emmanuel, qui se traduit : Dieu-avec-nous » (Mt 1,22-23). Or, dans la suite de l’évangile, personne n’appellera le Seigneur Jésus « Emmanuel ». Saint Matthieu complète d’ailleurs : « Il sera appelé Nazaréen. » (Mt 2,23)

Ces variations n’apparaissent contradictoires que lorsque l’identité de Jésus Christ est mal connue. Il faut peut-être rappeler ici qu’il existe plusieurs façons pour Dieu d’être présent à l’homme. Par exemple, Dieu est présent par son Esprit Saint dans les prophètes, lesquels sont alors revêtus de l’autorité divine. Moïse dit ainsi aux Israélites : « Ce n’est pas contre nous que vous récriminez mais bien contre le Seigneur » (Ex 16,8) et saint Paul écrivit : « Celui qui rejette mes instructions, ce n’est pas un homme qu’il rejette, c’est Dieu lui-même. » (1Th 4,8) Par eux, la puissance de Dieu était à l’œuvre : « Par les mains de Paul, Dieu faisait des miracles peu ordinaires, à tel point que l’on prenait des linges ou des mouchoirs qui avaient touché sa peau, pour les appliquer sur les malades ; alors les maladies les quittaient et les esprits mauvais sortaient. » (Ac 19,11-12) Mais il n’y a pas de véritable unité entre l’homme et l’Esprit de Dieu ; même s’il est impossible de les distinguer, dans les paroles ou dans les actes, il peut arriver qu’ils soient séparés : « L’Esprit du Seigneur se détourna de Saül, et un esprit mauvais, envoyé par le Seigneur, se mit à le tourmenter. » (1S 16,14)

De même, à la prière de Salomon, la gloire de Dieu reposa sur le Temple de Jérusalem (cf. 1R 8,10), bien que ce temple fût périssable. Mais là encore, ils étaient séparables, alors que le Seigneur Jésus déclara, parlant de son propre corps : « Détruisez ce sanctuaire, et en trois jours je le relèverai. » (Jn 2,19) Il expliquait ainsi qu’en lui l’humanité et la divinité sont irrémédiablement unies, quand bien même le corps viendrait à mourir : « il n’était pas possible que [la mort] le retienne en son pouvoir. » (Ac 2,24)

L’Écriture nous enseigne donc que Jésus est bien plus qu’un prophète. De la même façon, nous montrerions que Jésus est roi comme aucun roi ne l’a été (cf. Jn 19,19) et que sa sagesse est au-delà de celle de Salomon (cf. Mt 12,42). « Doté du Nom qui est au-dessus de tout nom », tout genou fléchit devant lui et toute langue proclame : « Jésus Christ est Seigneur » à la gloire de Dieu le Père (cf. Phi 2,10). Qui discuterait ces splendeurs éclatantes ?

Pourtant, le Messie annoncé par les Écritures se présente aussi à nous comme

« un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire. »

D’une majesté sans pareille, il est un « nouveau-né », c’est-à-dire incapable de parler, « emmailloté », c’est-à-dire privé de liberté d’action, « couché dans une mangeoire », c’est-à-dire livré. On pourrait hâtivement associer ces qualités à l’humanité du Christ et les percevoir comme des contraintes imposées à la personne divine. Mais l’ange précise au contraire qu’elles constituent le signe qu’il nous « est né un Sauveur qui est le Christ, le Seigneur. » (Lc 2,11) En définitive, Noël nous enseigne que la grandeur de Dieu réside dans sa petitesse.

Jésus est le vrai roi, fils de David, non pas le David des campagnes guerrières et des fastes de Jérusalem : David le plus petit d’entre ses frères, David le berger (cf. 1S 16,11). La mangeoire (la crèche) convoque ainsi la prophétie d’Isaïe : « Le bœuf connaît son propriétaire, et l’âne, la crèche de son maître. Israël ne le connaît pas, mon peuple ne comprend pas » (Is 1,3). Le nouveau-né représente donc la reconnaissance de Dieu par son peuple, le renoncement à la folie des grandeurs et la découverte de l’authentique majesté de Dieu. La mangeoire n’est pas un signe éclatant s’imposant de l’extérieur mais le signe de la révolution intérieure qui guérira les mémoires oublieuses du Règne de Dieu. David lui-même avait dénommé la cité prise à Jébus « Cité de David », comme s’il n’était pas un berger de Bethléem.

L’enfant de la mangeoire, ballotté sur nos rêves de grandeurs, semble impuissant à les contredire ; sa faiblesse paraît l’abandonner à la haine meurtrière des faux rois (cf. Mt 2,16). Mais en réalité, il nous sauve, lui,

« un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire. »

Cependant, ne considérons pas qu’il suffise de s’agenouiller à la crèche et de reconnaître en l’enfant Jésus des qualités incomparables. En effet, les habitants de Nazareth en firent autant. Jésus avait bonne réputation au village. Joseph, fils de David, son père, était un notable dont l’autorité était respectée. Longtemps on parla de la discussion du jeune Jésus avec les docteurs de la Loi au Temple de Jérusalem, lors du pèlerinage annuel. Sa sagesse forçait l’admiration. Certains disaient même qu’on n’avait rien entendu de tel depuis les poèmes du jeune Salomon. Ses compagnons n’hésitaient à s’en remettre au jugement de Jésus dans leurs différends ; ses amis sollicitaient son conseil avant une décision importante ; ses prédications à la synagogue faisaient l’unanimité. Sa prestance, sa piété, son lignage le présentaient aux yeux des mères comme le gendre idéal. Son travail était loué par les artisans avoisinants, il était donné en exemple par tous. Figure royale, sage reconnu, personne ne fut surpris de le voir partir sur les chemins, enseignant et guérissant. Assurément, il était prophète.

Ces habitants de Nazareth subsistent en nous lorsque nous louons Dieu pour des dons qui nous plaisent : le bien qu’il nous procure, les bonnes affaires qu’il nous aide à conclure, les difficultés douloureuses qu’il résout simplement, les combats contre nous-mêmes qu’il nous aide à remporter, les enseignements qui nous confirment dans notre bon droit… et d’autres. La louange nous est alors spontanée, nous disons ouvertement de Jésus qu’il nous sauve, alors que, dans le fond, nous nous félicitons seulement de nous sentir épanouis et reconnus. Autrement dit, incidemment, nous habillons le Seigneur des vêtements du justicier, nous le parons d’un manteau d’hermine à nos armes, nous l’accueillons comme un médecin dévoué à notre service. Nous reconnaissons à Jésus une sagesse supérieure, mais qui ne remet pas en cause notre regard sur le monde – on préfère acclimater l’évangile au monde d’aujourd’hui plutôt que l’évangéliser. Jésus est roi, mais à notre manière, qui est d’assujettir les faibles et de faire taire l’opposition – il existe toujours un certain verset de la Bible pour nous donner raison. Jésus est prophète, mais d’une perfection morale que nous ne désirons pas pour nous-mêmes – beaucoup regrettent de ne pas avoir un padre Pio ou un Jean-Marie Vianney pour confesseur, mais peu décident de vivre comme eux. En un mot, comme David oublia Bethléem, nous oublions le signe qui nous est donné :

« un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire. »

Tel est le drame des habitants de Nazareth. Tout semblait aller pour le mieux entre eux et Jésus, mais ils ne l’avaient accepté que dans la mesure où il incarnait leurs perfections imaginaires. Le jour vint – ce jour advient tôt ou tard, pour tous – où Jésus leur apparut trop petit pour porter les habits confectionnés par leurs égos. La déception s’exprime alors dans une violente opposition. Sa sagesse ? évaporée. « Les gens de chez lui vinrent pour se saisir de lui, car ils affirmaient : “Il a perdu la tête”. » (Mc 3,21) Un prophète sur qui repose l’Esprit de Dieu ? Certainement pas. « Il est possédé par Béelzéboul » (Mc 3,22), « Il est possédé par un esprit impur. » (Mc 3,30) Quant à être leur roi ? Hors de question. « Ils se levèrent, poussèrent Jésus hors de la ville, et le menèrent jusqu’à un escarpement de la colline où leur ville est construite, pour le précipiter en bas. » (Lc 4,28)

Combien des injustices, des trahisons, des déceptions que nous imputons au Seigneur Jésus procèdent du même aveuglement ! Combien de nos colères contre l’enseignement de l’Église, combien de nos révoltes contre les exigences de l’Évangile viennent du même refus de vivre selon l’Esprit de Dieu ! « Mon peuple ne comprend pas » (Is 1,3). N’imaginons pas reconnaître notre roi sur le trône de sa Croix si nous ne percevons pas la royauté se manifestant dans

« un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire. »

Frères et sœurs, adorer l’Enfant de la crèche change le regard sur le monde. Sa grandeur authentique – elle est incomparable – réside dans sa petitesse. Il n’y là aucun paradoxe, aucun contraste, mais l’expression de la vraie puissance, celle de l’amour. À ceux qui accueillent à la crèche la révélation du mystère de l’Incarnation, Dieu enseigne comment il est « avec [nous] tous les jours jusqu’à la fin du monde » (Mt 28,20), comment il est l’Emmanuel.