« Il (Dieu) a fait surgir la force qui nous sauve
dans la maison de David, son serviteur,
comme il l’avait dit par la bouche des saints,
par ses prophètes, depuis les temps anciens »
(Lc 1, 69-70)

Le Cantique de Zacharie (encore appelé : le « Benedictus ») se situe dans la partie de l’Évangile selon saint Luc, souvent désignée par le terme : « Évangile de l’enfance ». Cette terminologie n’est pas particulièrement heureuse car elle suggère qu’il y aurait un « évangile » qui précède « l’évangile du Christ adulte », alors qu’il n’y a bien sûr qu’un seul évangile : la Bonne Nouvelle de l’Incarnation du Verbe de Dieu, venu racheter l’humanité par sa mort et sa résurrection. Disons plutôt que dans la section qui court de 1,5 à 2,52, l’évangéliste répond à la question des origines de Jésus, en soulignant comment dès sa plus tendre enfance, sa vie est orientée vers sa Pâque, c’est-à-dire vers l’accomplissement des promesses faites par Dieu à son peuple. D’où l’importance des paroles des Anges et des prophètes qui accompagnent les événements tout en en révélant le sens, depuis l’Archange Gabriel jusqu’à Siméon, en passant par Élisabeth et Zacharie.

« Il a fait surgir la force qui nous sauve
dans la maison de David, son serviteur »

Il est remarquable que Zacharie proclame la fidélité de Dieu à sa promesse par la venue du Christ – « la force qui nous sauve » – avant de Le louer pour son propre fils (vs. 76-77), dont la venue est pourtant l’occasion du Cantique. Il ne s’attardera d’ailleurs pas à Jean, puisqu’il reviendra à Jésus dès les vs. 78 et 79. La venue du Christ est décidément l’unique thème exalté par les personnages qui parlent sous l’action de l’Esprit, Maître et Source de la Parole chez saint Luc. Cet avènement est situé sur l’horizon des relations entre Dieu et son peuple choisi, en particulier des promesses faites à Abraham jusqu’aux prophètes, en passant par David, l’ancêtre du Messie. N’oublions pas que le Cantique répond à la question de l’entourage de Zacharie et d’Élisabeth : « Que sera donc cet enfant ? » (Lc 1,66). Zacharie ne situe pas son fils dans la lignée de ses ancêtres généalogiques comme le voulait la tradition, mais par rapport au Christ-qui-vient pour achever l’histoire du salut et en réaliser toutes les attentes.

De la même manière, nous devrions nous aussi acquérir le réflexe de nous définir non pas par nos origines charnelles, mais par notre nouvelle naissance baptismale dans l’Esprit de Jésus, mort et ressuscité pour nous. C’est cet accomplissement du dessein de Dieu qui, en définissant notre identité filiale, donne sens à notre vie, et nous permet de discerner dans l’Esprit et à la lumière de la Parole, ce que notre Père attend de nous.

« Il a fait surgir la force qui nous sauve
dans la maison de David, son serviteur »

Le verset précédent (v. 68) résonnait comme une exultation pour la visite que Dieu rend à son peuple. Tous deux se connaissaient depuis bien longtemps, certes ; mais le Très-Haut s’était retiré suite aux trahisons de l’Alliance dont les siens s’étaient rendus coupables. Or voici qu’Il ressurgit, non pas en Juge venu pour châtier son peuple, mais en Sauveur, venu le « racheter ».

Dans le verset que nous méditons (v. 69), Zacharie précise l’agent de cette libération. La traduction littérale énonce : « Il a suscité pour nous une corne de salut dans la maison de David son serviteur ». La corne est pour l’animal qui en est pourvu, une arme à la fois défensive et offensive. Elle est traditionnellement symbole de force, d’où la traduction liturgique. Nous trouvons sous la plume de David : « Dieu, le rocher qui m’abrite, mon bouclier, la force qui me sauve [littéralement : ma corne de salut], ma citadelle, mon refuge, mon sauveur, tu me sauves de la violence ! » (2 Sam 22,3).

Le Psalmiste confirme que la corne suscitée dans la maison de David, ne peut désigner que le Messie : « Là, je ferai germer la force de David [littéralement : la corne de David] ; pour mon messie, j’ai allumé une lampe » (Ps 131[132],17). Dieu avait en effet promis de susciter le Messie dans la descendance du Roi David, comme le prophète Nathan le lui avait annoncé de la part du Très-Haut :

« Quand tes jours seront accomplis et que tu reposeras auprès de tes pères, je te susciterai dans ta descendance un successeur, qui naîtra de toi, et je rendrai stable sa royauté. C’est lui qui bâtira une maison pour mon nom, et je rendrai stable pour toujours son trône royal. Moi, je serai pour lui un père ; et lui sera pour moi un fils. S’il fait le mal, je le corrigerai avec le bâton, à la manière humaine, je le frapperai comme font les hommes. Mais ma fidélité ne lui sera pas retirée, comme je l’ai retirée à Saül que j’ai écarté de devant toi. Ta maison et ta royauté subsisteront toujours devant moi, ton trône sera stable pour toujours » (2 Sam 7, 12-16).

C’est bien ce qu’annonçait l’Ange à la Vierge Marie : « Il sera grand, il sera appelé Fils du Très-Haut ; le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père » (Lc 1,32). Voilà pourquoi il convenait que Joseph, fils de David (Mt 1,20), accepte de prendre chez lui son épouse, afin que l’Enfant qu’elle avait conçu par l’opération de l’Esprit Saint, soit inscrit dans la lignée du Roi David dont devait naître le Messie.

« … comme il l’avait dit par la bouche des saints,
par ses prophètes, depuis les temps anciens »

Fidèle à sa pédagogie, saint Luc a soin de préciser que les événements qu’il relate s’inscrivent sur l’horizon du schéma « promesse-accomplissement » qui lui est cher. Les deux tomes de l’œuvre de Luc – le troisième Évangile et le Livre des Actes des Apôtres – présentent une fresque de l’histoire du salut qui se déploie en trois temps –le temps de la promesse, le temps de Jésus, le temps de l’Église. L’axe central est constitué par le Règne de Dieu, annoncé et préfiguré dans la première Alliance, advenu avec le Christ, et destiné à conquérir le monde entier par la prédication de l’Église. L’Esprit Saint anime secrètement les acteurs de l’avancée du Royaume, en premier le Christ Jésus, mais également les prophètes des temps anciens, ainsi que les apôtres des temps nouveaux. A la charnière entre la promesse et l’accomplissement, Zacharie, Élisabeth, Jean Baptiste, Anne, Siméon et Marie nous font passer du temps de l’attente et du désir, au temps de la réalisation, pressentie dans la foi. C’est ce qu’exprime la béatitude dont Marie est gratifiée par sa cousine Élisabeth : « Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur » (Lc 1,45).

Puisse l’Esprit de Miséricorde, qui se répand abondamment dans les cœurs durant le temps du Carême qui s’ouvre bientôt devant nous, nous embraser nous aussi d’un saint désir de voir se réaliser en nos vies, dans l’Église et dans le monde, l’accomplissement de la Pâque du Christ et la venue définitive de son Règne.

« Voici le Roi qui vient, allons au-devant de notre Sauveur. Ce n’est pas un unique messager, c’en est un grand nombre, mais animés d’un unique esprit, qui nous sont venus depuis le commencement du monde, formant une longue chaîne ; et tous n’ont eu qu’une seule voix, un seul message : “II vient. Voici qu’il vient” (Ez 39,8). De tels messagers sont une eau rafraîchissante et un breuvage de sagesse salutaire pour l’âme assoiffée de Dieu car, en vérité, celui qui annonce l’avènement du Sauveur lui donne à boire des eaux qu’il a puisées pour elle dans la joie aux sources du Sauveur (Is 12,3). Aussi, à celui qui lui fait cette annonce – que ce soit Isaïe ou quel qu’autre prophète – l’âme répond avec les mots d’Élisabeth, parce qu’elle a bu au même esprit qu’Élisabeth : “Et comment ai-je-le bonheur que mon Seigneur vienne à moi ? Car dès l’instant où le son de ton message a frappé mon oreille, mon esprit a tressailli de joie dans mon cœur, impatient de s’élancer au-devant de Dieu son Sauveur”. Oui, c’est dans l’exultation de l’esprit qu’il faut aller à la rencontre du Christ qui vient. Que notre esprit s’élance dans un transport de joie au-devant de son Sauveur ; que de loin il l’adore et lui dise : “Ô Seigneur, sauve-moi ! Salut à toi qui viens nous sauver ! Viens donc, ô Seigneur ! Viens, montre-nous ta face, et nous serons sauvés ! C’est toi que nous avons attendu, sois notre salut au temps de la tribulation !” (Is 32,2) Ainsi les prophètes et les justes allaient à la rencontre du Christ avec un tel désir, un tel élan d’amour qu’ils auraient voulu, si cela avait été possible, voir de leurs yeux ce que déjà ils voyaient en esprit. C’est pourquoi le Seigneur disait à ses disciples : “Heureux les yeux qui voient ce que vous voyez !” (Lc 10,23). Notre joie doit donc être si grande que notre esprit, s’élevant au-dessus de lui-même, brûle de s’élancer, en quelque sorte, à la rencontre du Christ qui vient et que, se portant en avant par le désir, il s’efforce, sans souffrir aucun retard, de voir déjà celui qui va venir » (Bienheureux Guerric, abbé d’Igny au XIIe s.).