Comme la lecture de l’Évangile de Saint Luc nous est proposée tout au long de l’année C (à l’exception de quelques péricopes particulières au cours des temps de Noël et de Pâques), nous poursuivrons notre méditation du Magnificat par celle du Cantique de Zacharie qui lui fait suite.

Le personnage est important : Zacharie, dont le nom signifie « Dieu s’est souvenu », est le mari d’Élisabeth, et donc le futur cousin de Jésus. Son Cantique – qui est chanté chaque jour par l’Église au cours de la prière du matin (Laudes) comme le Magnificat l’est au cours de celle du soir (vêpres) – devrait nous aider à entrer dans l’esprit de l’Année Jubilaire de la Miséricorde.

Nous connaissons le contexte : ce que Gabriel a annoncé – « Sois sans crainte, Zacharie, car ta supplication a été exaucée : ta femme Élisabeth mettra au monde pour toi un fils » (Lc 1,14) – est maintenant advenu. L’enfant tant espéré est né, et par sa circoncision, il est incorporé dans le Peuple d’Israël (Gn 17, 9-12). Mais lorsqu’un nom lui est imposé, il ne reçoit pas, comme le voulait la tradition, celui de son père, mais à la surprise de son entourage, Élisabeth lui donne le nom de « Yohanan », qui signifie « Dieu a fait grâce ». Zacharie confirme par écrit ce choix, alors qu’il n’a pas pu entendre ce que sa femme Élisabeth venait de dire, puisqu’il est sourd et muet depuis l’apparition de l’ange Gabriel, dont il avait mis en doute le message. A peine a-t-il donné à son fils le nom que le Messager divin lui avait prescrit dans le Temple (Lc 1,13), que les oreilles et la bouche de Zacharie peuvent à nouveau s’ouvrir. Les premiers mots du vieillard « rempli d’Esprit Saint » (Lc 1,67), sont pour bénir le Seigneur par son Cantique, dont la forme reflète certainement l’usage liturgique au sein de la communauté chrétienne des origines :

« Béni soit le Seigneur, le Dieu d’Israël,
qui visite et rachète son peuple »

Les premiers mots donnent le ton à l’ensemble du Cantique : une bénédiction adressée au Dieu Créateur et Libérateur. La formule peut surprendre, car qui d’autre que Dieu peut bénir ? Et qui donc pourrait prétendre Le bénir ? Si la bénédiction a originellement Dieu pour seul sujet, la formule « Béni soit Dieu ! » jaillit cependant des lèvres humaines comme un juste retour de la créature à son Créateur. Du côté de l’homme, la bénédiction est ainsi la manière privilégiée de louer Dieu qui vient de se révéler par un bienfait : « Béni soit le Seigneur ! » (Rt 4,14) s’écrient les femmes en apprenant que Booz vient d’épouser Ruth et pourra ainsi lui assurer une descendance. Certes en bénissant Dieu, l’homme n’ajoute rien à Celui qui est bien « au-dessus de toutes les bénédictions » (Ne 9, 5) ; mais il rend au Très-Haut le trop-plein de la bénédiction qu’il a reçue de Lui. Bénir Dieu est une manière de proclamer la richesse de sa grâce, et de lui « rendre » grâce pour sa largesse inépuisable.

Cette bénédiction adressée à Dieu trouve son motif plénier dans l’Incarnation Rédemptrice : Jésus est l’accomplissement des bénédictions que Dieu tenait en réserve pour ses enfants. De ce point de vue, l’hymne aux Éphésiens est exemplaire et cristallise en quelque sorte la nature de la bénédiction : « Béni soit Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus Christ : Il nous a bénis et comblés des bénédictions de l’Esprit au ciel dans le Christ. Il nous a prédestinés à être pour Lui des fils adoptifs par Jésus Christ » (Ep 1, 3-14). Cette bénédiction divine se concrétise par le don de l’Esprit Saint : « Il nous a bénis et comblés en Christ des bénédictions de l’Esprit ! » (Ep 1,3), dans lequel nous pouvons connaitre le don de Dieu et Le bénir pour sa miséricorde.

« Béni soit le Seigneur, le Dieu d’Israël,
qui visite et rachète son peuple »

Le chant inspiré de Zacharie proclame « les actions salvifiques et la libération offerte par le Seigneur à son peuple. Il s’agit donc d’une lecture « prophétique » de l’histoire, c’est-à-dire la découverte du sens intime et profond de toute l’existence humaine, guidée par la main cachée mais active du Seigneur, qui se mêle à celle plus faible et incertaine de l’homme[1] ». On peut suggérer que pendant son long temps de silence forcé, Zacharie a entrepris un pèlerinage intérieur, qui lui a permis de découvrir que Dieu, dans son éternel présent, « se souvient » (étymologie de Zacharie) de son peuple et accomplit en temps voulu sa promesse. Guidé par l’Esprit Saint, le prêtre du Très-Haut a fait un travail de mémoire, dont il nous restitue l’essentiel dans son Cantique sous forme de bénédiction et d’action de grâce.

Or où donc irons-nous puiser pour alimenter notre mémoire, sinon dans cette bibliothèque des hauts-faits de Dieu en faveur de son peuple que constitue la Bible ? C’est une telle relecture qui permet à Zacharie de célébrer dans l’avènement de son fils, l’aube des temps nouveaux annoncés par les prophètes. Le pasteur J. Woody faisait remarquer que le nom de l’enfant, Yohanan en grec, faisait écho au prophète Jonas, en hébreu Yonah, qui signifie colombe. Or on se souvient qu’après le déluge, Noé lâcha une colombe, qui revint en portant dans son bec une branche d’olivier, signifiant que la terre était à nouveau habitable (Gn 8,11). De même, Jean annonce l’avènement d’une terre nouvelle et d’un monde nouveau sur lesquels la mort n’aura plus de pouvoir : le Règne de justice et de paix inauguré par le Messie.

« Béni soit le Seigneur, le Dieu d’Israël,
qui visite et rachète son peuple »

Non Dieu n’est pas loin de nous : sans cesse, à chaque instant, il nous visite : « Voici que je me tiens à la porte, et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui ; je prendrai mon repas avec lui, et lui avec moi » (Ap 3,20). Le christianisme est la seule religion qui prétende que ce n’est pas l’homme qui trouve Dieu à force de le chercher, mais Dieu qui poursuit l’homme jusqu’à ce que celui-ci se laisse trouver. Dieu nous précède toujours, Il nous attend comme le Père prodigue attend son fils : « Comme il était encore loin, son père l’aperçut et fut saisi de compassion ; il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers » (Lc 15,20).

Et si Dieu nous cherche ainsi sans relâche, c’est parce qu’en son Fils Jésus-Christ, Il nous a déjà rachetés de toutes nos errances, de tous nos péchés, et ne demande qu’à nous combler de sa miséricorde surabondante.

Certes lorsque Zacharie proclame son Cantique, le mystère de la Rédemption n’est pas encore réalisé dans l’histoire, mais son regard prophétique a percé le secret du Cœur de Dieu ; aussi nous annonce-t-il la réalisation de ce qui est sur le point de s’accomplir, pour nous inviter avec lui à la joie et l’action de grâce.

« J’espère le Seigneur de toute mon âme ; je l’espère, et j’attends sa parole.
Mon âme attend le Seigneur plus qu’un veilleur ne guette l’aurore.
Plus qu’un veilleur ne guette l’aurore, attends le Seigneur, Israël.
Oui, près du Seigneur, est l’amour ; près de lui, abonde le rachat.
C’est lui qui rachètera Israël de toutes ses fautes » [Ps 128(129)].

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[1] Jean-Paul II, Audience du 1er octobre 2003.

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