Je propose que nous cheminions dans le temps « ordinaire » en méditant la prière que Jésus lui-même nous a enseignée : le « Notre Père ». Toutes les prières qui ont été composées et le seront au cours du temps, ne sont toujours que l’explicitation d’un des versets de cette prière parfaite – « Le bréviaire de tout l’Evangile » (Tertullien) – dans laquelle Jésus nous révèle son identité, et par laquelle il nous donne part à sa filiation divine. Parole de Dieu, cette prière est en effet divine : elle réalise ce qu’elle annonce. Saint Cyprien (248-258) écrit : « Ne vous étonnez pas, mes frères bien-aimés, de la sublimité de cette prière : c’est Dieu qui en est l’auteur, Dieu qui a résumé en quelques mots tout ce qui peut assurer la paix parmi nous. Comme les mystères de la prière du Seigneur, frères bien-aimés, sont nombreux et profonds ! Ils sont contenus dans de brèves paroles, mais avec quelle richesse de vertu spirituelle. Absolument rien n’est omis, parmi tout ce que nous pouvons demander dans la prière, dans ce condensé de l’enseignement divin : “Priez ainsi”, dit le Seigneur : “Notre Père qui es aux cieux” » (La prière du Seigneur).

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C’est en la prononçant dans la foi, que nous laissons l’Esprit réaliser en nous la filiation à laquelle le Père de Jésus nous appelle. C’est pourquoi nous prendrons le temps de la savourer verset par verset. « Quand je récite le Notre Père, écrit sainte Thérèse d’Avila, ce sera une marque d’amour de me rappeler quel est ce Père, et aussi quel est le Maître qui nous a enseigné cette prière » (Chemin de la perfection, 44). Car pour la Madre, Jésus ne se contente pas de nous enseigner à prier : il prie également en nous cette sublime prière, qu’en-dehors de lui nous n’oserions pas prononcer. Aussi conseille-t-elle pour prier le Notre Père : « Représentez-vous Notre Seigneur tout près de vous, et voyez avec quel amour, quelle humilité, il vous instruit. Croyez-moi, séparez-vous le moins possible d’un si excellent ami » (Chemin de la perfection, 26, 1).

« Notre Père »

Le premier verset précise le destinataire de notre prière : à qui nous adressons-nous ? Jésus ne nous invite pas à nous tourner vers une énergie impersonnelle, ni vers un concept philosophique, mais vers une Personne (une « hypostase » de la Trinité), qu’il désigne du nom de « Père ». Tertullien (150-220) souligne : « L’expression “Dieu le Père” n’avait jamais été révélée à personne. Lorsque Moïse lui-même demanda à Dieu qui Il était, il entendit un autre nom. A nous ce nom a été révélé dans le Fils, car ce nom implique le nom nouveau de Père » (De la prière). L’exégète allemand J. Jérémias confirme, et considère même que cette dénomination constitue « le message central de l’Evangile » ; c’est aussi le titre de l’ouvrage dans lequel il écrit : « Il eut été irrévérencieux et donc impensable pour une mentalité juive d’appeler Dieu d’un nom aussi familier. C’est quelque chose de nouveau, quelque chose d’unique et d’inouï, que Jésus ose prendre cette initiative et parler à Dieu comme un enfant à son père, simplement, intimement, sans crainte. Il n’y a dès lors aucun doute que le mot Abba dont se sert Jésus pour s’adresser à Dieu révèle le fondement même de sa communion avec lui ».

Mais une chose pour le Fils éternel est de s’adresser à Dieu par ce vocable, une autre est de nous inviter à faire de même. Sainte Thérèse d’Avila s’émerveille : « Ô Fils de Dieu, mon tendre Maître, comment dès les premiers mots nous donnes-tu tant de biens à la fois ? Tu veux que ton Père nous regarde comme ses enfants, et ta parole ne peut se trouver en défaut. Tu obliges ton Père à l’accomplir, et ce n’est pas une petite charge que celle-là ! » (CP 27,2).

Saisi par la simplicité de cette expression par laquelle nous nous adressons si familièrement à l’Ineffable, l’humble poverello d’Assise ne pouvait la prononcer sans y ajouter un qualificatif et quelques attributs : « Notre Père très Saint, notre Créateur, Rédempteur, Consolateur et Sauveur ».

« Notre Père »

Un seul est le Fils par nature : Jésus-Christ, le Verbe de Dieu, qui s’est revêtu de notre humanité pour nous donner part à sa nature divine (cf. 2 P 1,4). C’est parce qu’il a voulu être notre frère en humanité, que son Père peut voir en nous ses fils adoptifs. Aussi Notre Seigneur ne nous apprend-il pas à dire « mon Père », mais « notre Père », soulignant ainsi la dimension familiale (ecclésiale) de la prière. Toute l’humanité est invitée à entrer dans cette filiation, même si strictement parlant, c’est « à tous ceux qui l’ont reçu, à ceux qui croient en Son Nom, qu’Il a donné le pouvoir de devenir fils de Dieu » (Jn 1,12). Nous ne pouvons en effet dire « notre Père » que dans l’Esprit d’adoption que Jésus nous a envoyé d’auprès de Celui qu’il est seul à pouvoir appeler : « Mon Père ». Il ajoute : « …et votre Père » (Jn 20,17), en s’adressant à tous ceux qui par la foi sont entrés dans cette fraternité universelle inaugurée en sa Personne, et fondée dans l’unique paternité divine.

« Chacun ne demande pas pour lui seul : notre prière est publique et communautaire, et quand nous prions, ce n’est pas pour un seul, mais pour tout le peuple, car nous, le peuple entier, nous ne faisons qu’un. Le Dieu de la paix et le Maître de la concorde, qui nous a enseigné l’unité, a voulu qu’un seul prie pour tous comme lui-même a porté tous les hommes en lui seul. Nous voyons les Apôtres prier ainsi avec les disciples, après l’ascension du Seigneur : “D’un seul cœur, ils participaient fidèlement à la prière, avec quelques femmes et Marie, la mère de Jésus, et avec ses frères” (Ac 1,14). D’un seul cœur, ils participaient fidèlement à la prière : l’assiduité en même temps que la concorde de leur prière montrait que Dieu, qui fait habiter dans sa maison ceux qui ont un seul cœur, n’admet dans sa demeure éternelle que ceux qui prient d’un seul cœur » (Saint Cyprien).

« Notre Père »

Si nous disons que Dieu est notre « Père », cela signifie qu’il nous a engendrés, dans l’Esprit, à une Vie nouvelle, bien plus fondamentale (originelle et finale) que la génération naturelle dont nous avons bénéficié grâce à nos parents : « Ne donnez à personne sur terre le nom de père, car vous n’avez qu’un seul Père, celui qui est aux cieux » (Mt 23,9). Par la foi nous participons à la Vie divine du Fils unique ; le jour de notre baptême, nous avons accueilli, dans les sillons de notre vie naturelle, un germe de vie éternelle : « Dieu nous a fait renaître, non pas d’une semence périssable, mais d’une semence impérissable : sa parole vivante qui demeure » (1 P 1,23). « L’homme nouveau, régénéré et rendu à son Dieu par la grâce divine, commence par dire Père, parce que désormais il est devenu fils. “Le Verbe, dit saint Jean, est venu chez les siens, et les siens ne l’ont pas reçu. Mais à tous ceux qui l’ont reçu, et qui croient en son nom, il leur a donné le pouvoir de devenir fils de Dieu” (Jn 1, 11-12). Celui qui a cru en son nom et qui est devenu fils de Dieu doit donc commencer à rendre grâce et à professer qu’il est fils de Dieu, en appelant son Père le Dieu qui est aux cieux » (S. Cyprien).

Participons-nous à l’émerveillement de saint Jean qui écrit : « Voyez quel grand amour nous a donné le Père pour que nous soyons appelés enfants de Dieu – et nous le sommes ! » (Jn 3,1). Mesurons-nous l’honneur qui nous est fait de pouvoir nous adresser aussi simplement à Dieu, comme un enfant à son père ? « Dieu, personne ne l’a jamais vu ; le Fils unique, lui qui est Dieu, lui qui est dans le sein du Père, c’est lui qui l’a fait connaître » (Jn 1,18), et il nous a donné part à sa filiation pour que nous puissions, par lui, avec lui et en lui, prier :

« Notre Père »

« Inutile de réciter plusieurs « Notre Père« , précise sainte Thérèse ; le Seigneur nous comprend dès le premier. Il aime beaucoup nous éviter de la fatigue. Si nous passions une heure à dire un seul « Notre Père« , ce serait très bien. Nous comprenons que nous sommes avec lui, nous savons ce que nous lui demandons. Nous sommes sûrs qu’il désire nous accorder cela, et qu’il est très heureux d’être avec nous, cela suffit. Il n’aime pas que nous nous cassions la tête, en lui parlant beaucoup. »

La Madre reconnaissait que lorsqu’elle priait l’oraison dominicale, elle ne parvenait pas à dépasser les deux premiers mots : elle était systématiquement ravie en extase devant la sublimité de la vocation qui se dévoile dans ces paroles. Celui pour qui saint Grégoire de Naziance ne trouve d’autre nom que « L’au-delà de tout », car « nul mot ne l’exprime, nulle intelligence ne peut le concevoir », nous pouvons lui dire « Papa ». Bien plus : c’est Dieu lui-même qui dans l’Esprit, vient murmurer en nous cette parole qu’il désire recueillir sur nos lèvres, comme le chant d’amour qui monte de nos cœurs : « Vous avez reçu un Esprit qui fait de vous des fils ; et c’est en lui que nous crions “Abba !”, c’est-à-dire : Père ! C’est donc l’Esprit Saint lui-même qui atteste à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu » (Rm 8, 15-16). Dans la Lettre à tous les fidèles saint François d’Assise s’écrie avec enthousiasme : « Qu’il est glorieux et saint et grand d’avoir un Père au ciel ! »

Que l’Esprit qui murmure ce Nom béni dans nos cœurs, nous aide à prendre conscience de la grandeur de notre vocation, et à consentir à la paternité divine, afin de devenir des fils adoptifs dans le Fils unique, régénérés « dans l’eau et l’Esprit » (Jn 3,5). Et n’oublions pas : « Nous devons nous rappeler et savoir, frères bien-aimés, lorsque nous appelons Dieu notre Père, que nous devons nous conduire en fils de Dieu : et de même que nous nous complaisons à considérer Dieu comme notre Père, il doit pouvoir se complaire lui aussi en nous » (S. Cyprien).