Nous avions déjà mentionné que la proposition causale : « Car le Puissant fit pour moi des merveilles » (49a), est suivie de deux propositions qui n’ont pas de verbe, et qui sont introduites par la conjonction « et » : « et son Nom (est) saint ; et sa miséricorde (est) de génération en génération sur ceux qui le craignent » : l’affirmation, implicitement au présent, élargit la proposition 49a, énoncée au passé. L’action que Dieu a posée en faveur de Marie, manifeste une attitude constante du Très-Haut. Énoncée de manière générale, elle s’ouvre sur un avenir illimité : « d’âge en âge » (v. 50) – expression qui fait écho au v. 28b : « tous les âges ».

Pour J. Dupont o.s.b., la longueur de la seconde proposition (v. 50), qui contraste avec la brièveté de la première (v. 49b), conduit à faire spontanément une pause après le v. 50. Ce procédé littéraire instaure par le fait même une division dans le poème. Après l’exorde des v. 46-47, le v. 50 apparait comme la conclusion de la première partie, et l’ouverture de la seconde, que saint Jean Eudes désigne comme le « Cantique du très saint Cœur de la Mère du bel amour ». Nous verrons en effet que les versets suivants tranchent sur l’annonce du don de la miséricorde (éléos) offerte de manière permanente et illimitée aux cœurs humbles. Nous retrouverons le terme éléos au v. 54, dans lequel la Vierge Marie fait mémoire d’une œuvre particulière de la miséricorde : « Il est venu en aide à Israël son serviteur, pour se souvenir de sa miséricorde ».

« Sa miséricorde s’étend d’âge en âge sur ceux qui le craignent »

Voilà une prophétie riche en consolation pour tout le genre humain ! Le Très-Haut a entendu la voix de ses fidèles ; Il a exaucé la prière qu’Il leur avait lui-même inspirée lorsque le Psalmiste suppliait : « N’est-ce pas toi qui reviendras nous faire vivre et qui seras la joie de ton peuple ? Fais-nous voir, Seigneur, ton amour, et donne-nous ton salut » (Ps 84, 7-8). Oui, « dans son amour » Dieu a eu pitié de nous « selon sa grande miséricorde, Il nous a lavés tout entiers de nos fautes, purifiés de nos offenses » (Ps 50, 3-4). Désormais la miséricorde divine se répand avec surabondance dans le cœur de tous ceux qui l’accueillent filialement. « Ce n’est point seulement pour moi qu’Il a fait de grandes choses, médite saint Bède le Vénérable, mais dans toute nation, celui qui a la crainte de Dieu est sûr d’obtenir ses faveurs. »

« Quelle est cette miséricorde ? » demande saint Augustin, qui répond : « C’est le Verbe que Dieu envoya dans la chair pour sauver l’humanité ». La découverte du vrai visage de Dieu jaillit de la contemplation émerveillée de l’amour dont Il nous aime, amour de miséricorde qui se révèle paradoxalement sur la Croix, où son Fils unique « verse son Sang pour nous et pour la multitude en rémission de nos péchés » (Paroles de la consécration). C’est pourquoi il est juste et bon de désigner Dieu comme le « Père des miséricordes », puisqu’Il est le Père du Verbe incarné qui est la miséricorde même.

« D’âge en âge » : pour saint Bonaventure la miséricorde divine révèle sa grandeur incommensurable dans la réitération illimitée du pardon accordé, et plus encore : dans la glorification du pécheur pardonné, qui est gratuitement élevé au rang de fils adoptif, sans aucun mérite de sa part.

« Sa miséricorde s’étend d’âge en âge sur ceux qui le craignent »

Le cardinal Philippe Barbarin interprète la double occurrence du terme « Miséricorde » dans le Magnificat (dans notre verset, et en 1,54) comme une insistance dont la signification théologique est particulièrement importante : « la Vierge Marie nous offrait dans ce verset un merveilleux résumé de toute la Bible : la Loi, les Prophètes et les Psaumes ! La grande promesse qui court à travers l’Ancien Testament, le cœur de son message n’est rien d’autre que la Miséricorde divine. Maintenant, regardez, ouvrez les yeux et vous verrez qu’elle s’accomplit ! »

Nous avons cette certitude, enracinée dans la Parole de Vérité : l’amour miséricordieux triomphera ; il étendra son Règne de justice et de paix, malgré tous les obstacles que notre malice lui oppose, et malgré les amnésies spirituelles qui affectent périodiquement l’humanité. « “L’amour qui s’étend d’âge en âge”, méditait le card. J.-M. Lustiger, est l’amour du Tout-Autre qui se fait tout proche. La crainte de Dieu est l’amour véritable par lequel le vis-à-vis de Dieu et de sa créature est donné comme une grâce. Cette découverte fondamentale d’une telle relation à Dieu est peut-être un des aspects de la grâce du Renouveau charismatique, offerte à notre siècle. Siècle souvent de grande sécheresse spirituelle et de profond oubli de la réalité divine, car l’idée chrétienne – la Révélation que le Christ a faite du mystère de Dieu-Amour – s’est effacée devant la puissance grandissante de l’homme. Plus qu’une découverte de l’affectivité ou de la sensibilité, le Renouveau a été, par le don de l’Esprit, la re-découverte, l’irruption de Dieu lui-même en notre siècle qui s’était séparé de Dieu en s’enfermant dans sa propre suffisance. Le Renouveau n’est pas un renouveau fabriqué par l’homme, mais c’est le Renouveau que Dieu opère dans les hommes en les changeant, en se manifestant “à nouveau” à eux, en ouvrant la porte qu’ils ont fermée sur eux-mêmes pour empêcher Dieu d’entrer. »

« Sa miséricorde s’étend d’âge en âge sur ceux qui le craignent »

Sous ce singulier – « sa miséricorde » – saint Bernard discerne sept modalités de la grâce divine, dont il est – et dont nous sommes tous – bénéficiaire.

1- La première consiste dans la préservation de bon nombre de péchés dans lesquels nous serions tombés sans l’aide de la grâce : « Oui, je le confesse et je le confesserai toujours, que si mon Dieu ne m’avait soutenu, mon âme se serait abîmée en toutes sortes de péchés ».

2- La seconde miséricorde réside dans la longue patience de Dieu envers nous : loin de sévir, le Seigneur dissimulait nos fautes et nous épargnait les châtiments mérités.

3- La troisième miséricorde pour laquelle Bernard rend grâce, est que Dieu ait daigné visiter son cœur, et « l’a tellement changé, que les choses qui lui étaient douces auparavant lui sont maintenant amères ; et que les années de sa vie passées dans le désordre sont maintenant l’amertume de son âme ».

4- La quatrième miséricorde devant laquelle notre saint Docteur s’émerveille, est que Dieu ait accueilli sa pénitence avec bienveillance, afin de pouvoir lui pardonner ses iniquités.

5- « La cinquième miséricorde est celle que vous m’avez faite en me donnant la grâce de me séparer désormais du péché, et de mener une meilleure vie, ne retombant pas dans mes péchés et dans un état plus déplorable qu’auparavant. Car c’est un effet, ô mon Sauveur, non pas de la faiblesse humaine, mais de votre divine vertu, d’être dégagé de la tyrannie du péché, d’autant que celui qui fait le péché tombe dans l’esclavage du péché, dont il ne peut pas être affranchi que par une main aussi forte que la vôtre. »

6- La sixième miséricorde qui suscite l’admiration et la reconnaissance de saint Bernard, est qu’après lui avoir pardonné ses péchés, le Seigneur l’ait accueilli dans son Église, l’ait admis parmi ses fils adoptifs confessant la vraie foi.

7- La septième miséricorde enfin, consiste dans le fait que Dieu ait éveillé en son cœur « l’espérance de parvenir à la jouissance des biens qu’Il a préparés à ceux qui l’aiment ».

Le nombre sept est bien sûr symbolique, car « on n’aurait jamais fini, si on voulait rapporter toutes les autres miséricordes de notre très aimable Sauveur au regard de nous, marquées en cette parole de sa divine Mère : Et misericordia ejus » (saint Jean Eudes). A nous de compléter cette énumération et cette action de grâce, en discernant d’autres couleurs du spectre de la Miséricorde, qui naît de la diffraction de la Lumière divine dans nos vies de péché.

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