1- Nous avions souligné que le « car » ou « parce que » qui ouvre notre verset, est une reprise de la conjonction causale au début du verset 48a, en raison de l’introduction d’une parenthèse (48b) qui trouble l’ordre de l’hymne.

2- On peut rapprocher la première partie du verset : « Le Puissant (ho dynatos) fit pour moi de grandes choses », de la parole de l’Ange lors de l’Annonciation : « rien n’est impossible (ouk adynatèsei) de la part de Dieu » ; ainsi que du verset 52 : « Il a renversé les puissants (dynastas) de leurs trônes ».

De même le rapprochement s’impose entre les « grandes choses » ou « les choses magnifiques » (megala) que fit le Puissant, et le verbe qui ouvre le Cantique : « mon âme magnifie (megalynei) le Seigneur ».

3- La seconde partie du verset – « Saint est son Nom » – se rattache à la première par la conjonction « et », omise dans la traduction. Littéralement nous lisons : « Saint son Nom » ; la proposition ne possède pas de verbe, pas plus que la suivante (verset 50), qui est également introduite par la conjonction « et » : « Et sa miséricorde de génération en génération sur ceux qui le craignent ».

Même si les verbes sont omis, les deux propositions sont implicitement au présent, alors que les actions merveilleuses du Seigneur en faveur de la Vierge Marie sont au passé (aoriste) : la sainteté et la miséricorde divines sont de toujours à toujours, mais c’est à la lumière des interventions salvifiques de Dieu dans l’histoire que nous en prenons conscience, en particulier l’Incarnation rédemptrice : « Une référence temporelle fondamentale commande tout le Magnificat, pour en faire une méditation lyrique sur la signification de l’événement de l’Annonciation. L’importance de cet événement est telle que tout l’avenir y est inclus et en quelque sorte réalisé, en même temps que la promesse faite aux pères y a trouvé son accomplissement » (Dom J. Dupont, o.s.b.).

4- Le parallélisme dans la construction de ces deux propositions nous invite à les garder étroitement unies. L’absence de verbe ainsi que la redondance de la conjonction donnent à l’ensemble des versets 49 et 50 une tonalité jubilatoire qui correspond bien à l’esprit du Cantique.

« Le Puissant fit pour moi des merveilles ; Saint est son nom ! »

« Pas une allusion à ses mérites à elle, constate Bède le Vénérable. Toute sa grandeur, elle la rapporte au don de Dieu, qui, subsistant par essence dans toute sa puissance et sa grandeur, ne manque pas de communiquer grandeur et courage à ses fidèles, si faibles et si petits qu’ils soient en eux-mêmes.

Et c’est bien à propos qu’elle ajoute : “Saint est son nom”, pour exhorter ses auditeurs et tous ceux auxquels parviendraient ses paroles, pour les presser de recourir à l’invocation confiante de son nom. Car c’est de cette manière qu’ils peuvent avoir part à l’éternelle sainteté et au salut véritable, selon le texte prophétique : “Quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé”. C’est le nom dont elle vient de dire : “Exulte mon esprit en Dieu mon Sauveur”.

Aussi est-ce un usage excellent et salutaire, dont le parfum embaume la sainte Église, que celui de chanter tous les jours, à vêpres, le Cantique de la Vierge. On peut en attendre que les âmes des fidèles, en faisant si souvent mémoire de l’Incarnation du Seigneur, s’enflamment d’une plus vive ferveur, et que le rappel si fréquent des exemples de sa sainte Mère les affermisse dans la vertu. Et c’est bien le moment, à vêpres, de revenir à ce chant, car notre âme, fatiguée de la journée et sollicitée en sens divers par les pensées du jour, a besoin, quand s’approche l’heure du repos, de se rassembler pour retrouver l’unité de son attention » (Homélies sur l’Évangile, I, 4 : CCL 122, 25-26.30).

« Le Puissant fit pour moi des merveilles »

Quelles sont ces « grandes choses » que le Seigneur fit pour la Vierge Marie ?

Saint Antonin de Florence (1389-1459) répond dans sa Somme Théologique : « C’est une chose grande d’avoir créé le ciel et la terre de rien. C’est une chose grande d’avoir délivré le peuple d’Israël par tant de prodiges. C’est une chose grande d’avoir fait descendre la manne du ciel pour le nourrir dans les déserts l’espace de quarante ans. C’est une chose grande de l’avoir mis en possession de la terre promise, après avoir exterminé tous les rois et tous les peuples qui l’occupaient. Tous les miracles que notre Sauveur a faits dans la Judée, donnant la vue aux aveugles, chassant les démons des corps des possédés, guérissant les malades, ressuscitant les morts, sont choses grandes et merveilleuses. Mais le mystère de l’Incarnation, que la puissance infinie de Dieu a opéré dans la sacrée Vierge, surpasse incomparablement toutes ces choses. C’est ce qui lui fait dire : Fecit mihi magna qui potens est. »

Le saint cardinal dominicain Hugues de Saint-Cher (+1263) s’émerveillait déjà du contraste entre les préfigurations vétérotestamentaires et la réalité de l’Incarnation rédemptrice : « C’est une chose merveilleuse que Dieu ait fait l’homme à son image et ressemblance ; mais la merveille est bien plus grande, qu’il se soit fait lui-même à l’image et à la ressemblance de l’homme. C’est une chose merveilleuse que la verge d’Aaron, étant sèche, ait produit des fleurs et des fruits ; mais la merveille est bien plus grande qu’une Vierge ait enfanté un Fils, demeurant toujours vierge. C’est une chose merveilleuse que le prophète Élie ressuscite le fils d’une veuve, qui est mort ; mais la merveille est bien plus grande que Dieu le Père redonne la vie à son Fils qui est mort sur une croix. C’est une chose merveilleuse que Samson mourant fasse mourir les Philistins ; mais c’est une plus grande merveille que notre Sauveur mourant fasse mourir la mort même, et triomphe du démon et de l’enfer. C’est une chose merveilleuse que Jonas sorte du ventre de la baleine qui l’a englouti ; mais c’est une plus grande merveille que Notre-Seigneur sorte du sépulcre et de l’enfer même. Voilà pourquoi la bienheureuse Vierge chante : Fecit mihi magna qui potens est. »

Saint Thomas de Villeneuve (1487-1555) renchérit : « Voici les grandes choses que Dieu a faites en la très sainte Vierge. Il l’a élevée à un si haut degré de grandeur, que tous les yeux humains et angéliques n’y peuvent atteindre. Car d’une petite fille d’Adam qu’elle était, il l’a faite la Mère de son Créateur, la Dame du monde, la Reine du ciel et l’Impératrice de toutes les créatures. Un prodige nouveau a paru dans le monde, au grand étonnement du ciel et de la terre : un Dieu-Homme, un Homme-Dieu ; Dieu revêtu de l’homme, et l’homme uni à Dieu. Prodige des prodiges, miracle des miracles, après lequel il n’y a rien en la terre digne d’être admiré ! » (Commentaire sur l’Annonciation)

« Le Puissant fit pour moi des merveilles »

« Oh ! que c’est chose grande d’être Vierge et Mère tout ensemble, et d’être Vierge et Mère d’un Dieu ! médite saint Jean Eudes.

Oh ! que c’est chose grande d’être associée avec le Père éternel dans sa divine paternité, pour être Mère sans père, en la plénitude des temps, du même Fils dont il est Père sans mère dans l’éternité !

Oh ! que c’est chose grande d’être revêtue de la vertu du Très-Haut, et d’être participante de son adorable fécondité pour produire un Dieu qui est consubstantiel, coégal et coéternel à Dieu son Père !

Oh ! que c’est chose grande de donner une naissance temporelle dans son sein virginal, à celui qui est né avant tous les siècles dans le sein du Père des miséricordes !

Oh ! que c’est chose grande à une créature mortelle de donner la vie à celui duquel elle l’a reçue !

Oh ! que c’est chose grande d’être la Fille et la Mère de son Père, de son Créateur et son Dieu !

Oh ! que c’est chose grande d’être la digne Épouse du Saint-Esprit et d’être associée avec lui dans la production de son adorable chef-d’œuvre, qui est l’Homme-Dieu !

Oh ! que c’est chose grande de renfermer en soi celui que les Cieux des cieux ne peuvent contenir !

Oh ! que c’est chose grande de porter en ses entrailles et entre ses bras celui qui porte toutes choses par sa divine parole !

Oh ! que c’est chose grande d’avoir un pouvoir et une autorité de Mère sur celui qui est le souverain Monarque de l’univers !

Oh ! que c’est chose grande d’être la nourrice, la gardienne et la gouvernante de celui qui conserve et qui gouverne tout le monde par son immense Providence !

Oh ! que c’est chose grande d’être la Mère d’autant d’enfants qu’il y a eu et qu’il y aura jamais de chrétiens en la terre et au ciel !

Oh ! que c’est chose grande d’être la Reine des Anges, des Archanges, des Principautés, des Puissances, des Vertus, des Dominations, des Trônes, des Chérubins, des Séraphins et de tous les saints Patriarches, Prophètes, Apôtres, Martyrs, Confesseurs, Vierges et Bienheureux qui sont dans le paradis !

Oh ! que c’est chose grande à une fille d’Adam, d’être si remplie de sainteté, depuis le premier moment de sa vie jusqu’au dernier, que jamais aucun péché, ni originel ni actuel, n’a eu de part en elle !

Oh ! que c’est chose grande d’être transportée et élevée en corps et en âme au plus haut du ciel, et d’être assise à la droite du Rois des rois !

Oh ! que c’est chose grande d’être la Souveraine, l’Intendante et la Gouvernante de tous les états du souverain Monarque du ciel et de la terre !

Oh ! que c’est chose grande d’avoir une puissance absolue et souveraine sur le ciel, sur la terre, sur l’enfer, sur les Anges, sur les hommes et sur toutes les pures créatures ! » (Le Cœur admirable de la Vierge Marie, Livre X, VIII, 46-48).

« Le Puissant fit pour moi des merveilles ; Saint est son nom ! »

Nous terminons en priant avec saint Cyprien :

« O Seigneur, que votre Nom est admirable !
Véritablement vous êtes un Dieu qui faites des choses merveilleuses.
Je n’admire plus maintenant l’agencement merveilleux de ce monde,
ni la stabilité de la terre, ni l’ordre et la disposition des jours,
ni le cours et la clarté du soleil ;
mais j’admire un Dieu fait enfant dans les entrailles d’une Vierge ;
j’admire le tout-Puissant réduit dans un berceau ;
j’admire le Verbe de Dieu uni personnellement au corps mortel et passible de l’homme. »
(Sermon sur la Nativité de Notre-Seigneur)