L’expression « entasser des charbons ardents sur sa tête » est pour le moins surprenante. Spontanément elle nous apparaît chargée de violence : saint Paul semble nous inviter à allumer les braises, supposées consumer notre ennemi en enfer !

Parole pour Vivre

En réalité, l’Apôtre fait allusion à un procédé métallurgique utilisé dans les temps bibliques. On introduisait le minerai à purifier dans le four, où il était déposé sur une couche de charbons embrasés. On « entassait » ensuite sur le minerai une autre couche de « charbons ardents », en vue de faire fondre le métal, de manière à le débarrasser de ses impuretés.

Les œuvres charitables, c’est-à-dire les bonnes actions accomplies dans le Feu de l’Esprit Saint, que saint Paul nous invite à poser gratuitement en faveur de notre ennemi, ont pour but de « faire fondre » son cœur, afin de le purifier des scories de malice qui l’empêchent de se convertir.

Saint Paul s’inspire ici de l’exemple du prophète Élisée. Lorsque le roi de Syrie envoya des hommes pour le tuer, il les frappa de confusion et les conduisit en pleine ville de Samarie. Alors que ces hommes étaient en son pouvoir, il refusa cependant de les exterminer, mais leur fit tout au contraire servir un bon repas ; puis il les renvoya vers leur roi. La conséquence fut que « les troupes des Syriens ne revinrent plus sur le territoire d’Israël » (2 R 6, 14-23), qui put dès lors vivre en paix.

« Si ton ennemi a faim, donne-lui à manger ;
s’il a soif, donne-lui à boire :
ce sera comme si tu entassais sur sa tête des charbons ardents
 » (Rm 12, 20).

Nous pressentons combien ce verset est exigeant : spontanément, nous aimons nos amis, c’est-à-dire ceux qui nous aiment, et nous haïssons nos ennemis, c’est-à-dire ceux qui nous manifestent par leur comportement hostile qu’ils ne nous aiment pas. En agissant ainsi nous ne sommes pas « injustes », puisque nous rendons à chacun la monnaie de sa pièce : à celui qui nous manifeste de la bienveillance, nous lui en rendons autant ; et nous gardons rancune à celui qui nous fait du mal, attendant patiemment le temps de la vengeance, qui rétablira la « justice ».

Jésus nous avertit cependant que cette justice humaine est insuffisante pour entrer dans le Royaume (Mt 5, 20). Il attend de ses disciples une justice supérieure, qui consiste non pas à donner à chacun ce qui lui est dû, mais ce dont il a besoin. Or si mon ennemi ne m’aime pas, n’est-ce pas parce que je ne lui ai pas manifesté suffisamment d’amour ? « Tout ce que vous voudriez que les autres fassent pour vous, faites-le pour eux » (Mt 7, 12) nous dit encore le Seigneur.

C’est précisément en nous donnant son Fils alors que nous étions encore ses ennemis, que Dieu nous a prouvé son amour (Rm 5, 8). Voilà pourquoi Jésus nous exhorte à « aimer nos ennemis, et à prier pour ceux qui nous persécutent, afin d’être vraiment les fils de notre Père qui est dans les cieux ; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes » (Mt 5, 44-45).

« Si ton ennemi a faim, donne-lui à manger ;
s’il a soif, donne-lui à boire :
ce sera comme si tu entassais sur sa tête des charbons ardents
» (Rm 12, 20).

Saint Pierre nous donne le même enseignement en d’autres termes lorsqu’il écrit : « Ne rendez pas le mal pour le mal, ni l’insulte pour l’insulte ; au contraire, appelez sur les autres la bénédiction puisque, par vocation, vous devez recevoir en héritage les bénédictions de Dieu » (1 P 3, 9).

N’est-ce pas ce que Jésus fait pour nous ? Loin de rendre le mal à ceux qui lui ont fait subir sa Passion – ou qui n’ont rien fait pour s’y opposer – il se présente le matin de Pâque, porteur de la plénitude des bénédictions du Père : « La paix soit avec vous ! Recevez l’Esprit Saint » (Jn 20, 21.22). Notre-Seigneur envoie sur « nous qui sommes mauvais » (Mt 7, 11), l’Esprit de charité, afin qu’à notre tour nous puissions remettre à tout homme ses péchés (Jn 20, 23), et appeler sur lui la bénédiction dont Dieu nous a gratuitement comblés (Ep 1, 3).

Telle est la mission – la seule dans le quatrième Évangile ! – que Jésus Ressuscité donne à ses disciples, afin qu’ils poursuivent son œuvre de réconciliation, avec les moyens qui furent les siens : « Nous sommes donc les ambassadeurs du Christ, et par nous c’est Dieu lui-même qui, en fait, vous  adresse un appel. Au nom du Christ, nous vous le demandons, laissez-vous réconcilier avec Dieu. Celui qui n’a pas connu le péché, Dieu l’a pour nous identifié au péché des hommes, afin que, grâce à lui, nous soyons identifiés à la justice de Dieu » (2 Co 5, 20-21).

Jésus n’a-t-il pas versé son Sang pour « rassembler dans l’unité tous les enfants de Dieu dispersés » (Jn 12, 52) ? « Tous » est inclusif et comprend donc aussi mes ennemis, ceux qui ne m’aiment pas, voire ceux qui m’ont fait du tort. Si nous voulons « être parfaits comme notre Père céleste est parfait » (Mt 5, 48), nous devons nous efforcer d’aimer celui qui nous haït, tout en haïssant le mal qu’il commet, parce qu’il l’aliène de son statut de fils de Dieu.

« A moi la vengeance, à moi la rétribution » proclame le Seigneur (Dt 32, 35) : la vengeance de Dieu sur le mal, consiste à justifier (rendre juste) le mal-faiteur par « le Sang du Christ, qui crie plus fort que celui d’Abel » (He 12, 24). Seul un tel désir de vengeance, qui procède de l’amour de Dieu et du prochain, et tend à éliminer tout ce qui lui fait obstacle, est digne des enfants du Très-Haut.

« Si ton ennemi a faim, donne-lui à manger ;
s’il a soif, donne-lui à boire :
ce sera comme si tu entassais sur sa tête des charbons ardents
» (Rm 12, 20).

Nous percevons la logique et surtout la beauté d’un tel comportement ; mais nous pressentons également combien il heurte de front notre spontanéité charnelle. Avouons-le : nous avons peur, en adoptant une telle attitude, de nous trouver en position de faiblesse : avant de devenir un ami potentiel, cet ennemi ne va-t-il pas abuser de ma bonté, l’interprétant comme de la lâcheté ?

Sans doute cette possibilité existe-t-elle ; mais une fois encore : Jésus a couru le risque avant nous pour nous montrer le chemin, qui passe par le porche royal de la Croix. En opposition avec l’esprit du monde, Notre-Seigneur nous exhorte : « Moi je vous dis de ne pas riposter au méchant ; mais si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui encore l’autre ; si quelqu’un veut te faire un procès et prendre ta tunique, laisse-lui encore ton manteau ; et si quelqu’un te réquisitionne pour faire mille pas, fais-en deux mille avec lui » (Mt 5, 39-41). Sans pour autant être importun, l’amour de charité se fait d’autant plus insistant qu’il est davantage repoussé.

La barre est haute ; elle est même très haute. Mais comment en serait-il autrement puisqu’elle constitue une marche de l’échelle qui monte jusqu’au ciel ? N’oublions pas cependant que les préceptes du Seigneur ne sont pas un appel au volontarisme : la Parole créatrice du Tout-Puissant, le Verbe fait chair, veut réaliser lui-même en nous ce qu’il nous ordonne. Souvenons-nous de la petite Thérèse qui disait : « Je suis trop petite pour gravir le rude escalier de la perfection : l’ascenseur qui doit m’élever jusqu’au ciel, ce sont vos bras, ô Jésus ».

En ce temps béni de Pâque, laissons-nous élever jusqu’au cœur du Père par ses deux mains : son Fils et l’Esprit (saint Irénée), en ayant soin de porter dans nos bras tous nos ennemis – ceux qui ne nous aiment pas ou que nous n’aimons pas (assez) – afin de les présenter à la miséricorde divine, « pour la plus grande gloire de Dieu et le salut du monde ».

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