Nous poursuivons notre méditation sur l’édification d’une vie fraternelle à l’école de l’Évangile. Le verset de ce mois nous invite à veiller aux paroles qui montent de nos cœurs et franchissent nos lèvres, afin d’éviter que le démon s’en serve pour diviser, alors qu’elles ont pour vocation de rassembler sous la conduite de l’Esprit Saint.

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Créés à l’image de Dieu, nous sommes des êtres conscients, disposant de nous-mêmes, et capables de nous exprimer en paroles. Celles-ci peuvent être bonnes, constructives, bienveillantes, empreintes de charité ; mais hélas, suite au péché qui défigure en nous la ressemblance divine, nous sommes également capables de proférer des paroles mauvaises, malveillantes, destructrices. La parole est en effet un acte performatif, susceptible d’engendrer le pire comme le meilleur : nous pouvons détruire et « tuer » par une parole méprisante, comme nous pouvons édifier et redonner vie par une parole d’espérance. Dans le premier cas nous trahissons notre appartenance à « la race de vipères » (Mt 23, 33) que dénonce Jésus ; dans le second, nous témoignons que nous sommes de la « famille de Dieu », dont les membres portent le souci de leur édification mutuelle : « c’est à son fruit qu’on reconnaît l’arbre : tout arbre bon donne de beaux fruits, et l’arbre mauvais donne des fruits détestables » (Mt 7, 20.17). Autrement dit : nos paroles révèlent notre état intérieur, car « ce qui sort de la bouche provient du cœur » (Mt 15, 18) et révèle si celui-ci est dans la lumière de l’Esprit, ou dans les ténèbres du Menteur : « L’homme bon, dans son trésor qui est bon, prend des choses bonnes ; l’homme mauvais, dans son trésor qui est mauvais, prend des choses mauvaises » (Mt 12, 35).

« Aucune parole mauvaise ne doit sortir de votre bouche ;
mais, s’il en est besoin, dites une parole bonne et constructive,
bienveillante pour ceux qui vous écoutent » (Ep 4, 29).

Jésus nous avertit solennellement : « Je vous le dis : toute parole creuse que prononceront les hommes, ils devront en rendre compte au jour du Jugement. Sur tes paroles, en effet, tu seras déclaré juste ; sur tes paroles tu seras condamné » (Mt 12, 36-37). Il y a donc des paroles qui nous justifient, car elles rendent gloire à Dieu en construisant la koinonia (communion fraternelle) ; et d’autres qui nous con-damnent – c’est-à-dire nous mettent avec ceux qui s’opposent à Dieu et sont dès lors séparés de lui – parce qu’elles contrarient son dessein de « rassembler ses enfants dispersés » (Jn 11, 52) en une seule famille (cf. Ep 2, 19).  

Nous avons donc intérêt à demander au Seigneur de « veiller au seuil de notre bouche » (Ps 141, 3), car « tout homme qui se met en colère contre son frère en répondra au tribunal. Si quelqu’un insulte son frère, il en répondra au grand conseil. Si quelqu’un maudit son frère, il sera passible de la géhenne de feu » (Mt 5, 22). La gradation de la sanction correspond à l’intentionnalité de plus en plus marquée : la colère est une passion de l’âme comparable à une petite folie qui réduit la responsabilité de celui qui s’en rend coupable ; l’insulte est plus réfléchie et donc plus délibérée ; quant à la malédiction, elle prend exactement le contrepied de ce que le Seigneur attend de nous, puisqu’à son image, nous sommes appelés à devenir des êtres de bénédiction. C’est pourquoi :

« Aucune parole mauvaise ne doit sortir de votre bouche ;
mais, s’il en est besoin, dites une parole bonne et constructive,
bienveillante pour ceux qui vous écoutent » (Ep 4, 29).

Dans la mesure où « le mal est un certain manque, une limitation ou une altération du bien » (Jean-Paul II, Lettre encyclique sur le sens de la souffrance humaine : Salvifici doloris, 7), une parole « mauvaise » est une parole qui manque de bonté, et qui dès lors ne construit pas la communauté ; au contraire, elle risque même de fissurer sa cohésion ; aussi le dia-bolos tentera-t-il de s’en servir pour diviser. On comprend que saint Paul nous interdise formellement de proférer ce genre de parole qui prête le flanc à l’ennemi.

Il nous faudrait en toutes circonstances appliquer la stratégie de l’Apôtre : « nous capturons toute pensée pour la conduire à l’obéissance selon le Christ » (2 Co 10, 5). Ce qui suppose une vigilance permanente du cœur, afin de saisir la pensée dès sa naissance, c’est-à-dire avant qu’elle n’ait envahi tout le champ de ma conscience ; car dès lors que je me suis mis à son écoute, que je l’ai accueillie et que j’ai commencé à dialoguer avec elle, il me sera très difficile voire impossible de l’empêcher d’éveiller les sentiments négatifs qui me pousseront à mal parler ou agir. Cette vigilance intérieure préconisée par saint Paul, était pratiquée par les pères du désert, que l’on qualifie pour cette raison de « neptiques » ou sobres – la nepsis désignant la « sobriété de l’âme ».

« Aucune parole mauvaise ne doit sortir de votre bouche ;
mais, s’il en est besoin, dites une parole bonne et constructive,
bienveillante pour ceux qui vous écoutent » (Ep 4, 29).

Le refus des pensées mauvaises n’est que le travail préliminaire à l’accueil et à la promotion de pensées constructives de la communion fraternelle et recherchant le bien de notre interlocuteur (bienveillante). Avant de parler, nous devrions nous demander si ce que nous allons dire est (1) vrai, (2) édifiant, (3) constructif, (4) nécessaire. Lorsque nous disons « vrai », il s’agit bien sûr d’une vérité animée par la charité, « veritas in caritate » (Ep 4, 15), et non d’un règlement de compte. Nous serons jugés sur toute parole mensongère (calomnies), malveillante (médisances), destructrice (critiques), vaine (inutile, qui détourne de la présence de Dieu). En les prononçant, nous percevons bien si nos paroles procèdent de l’Esprit Saint ou de l’esprit du monde : notre conscience nous confirme ou nous accuse.

Oui vraiment : « La mort et la vie sont au pouvoir de la langue » (Pr 18, 21), qu’Ésope désignait comme « la meilleure et la pire des choses ». Saint Jacques insiste vigoureusement : « La langue, aucun homme n’est arrivé à la dompter, vraie peste, toujours en mouvement, remplie d’un venin mortel. Elle nous sert à bénir le Seigneur notre Père, elle nous sert aussi à maudire les hommes, eux qui ont été créés à l’image de Dieu. Bénédiction et malédiction sortent de la même bouche. Mes frères, il ne doit pas en être ainsi. Une source donne-t-elle par le même orifice de l’eau amère et de l’eau douce ? » (Jc 3, 8-11).

Pour nous le Verbe s’est fait chair : Jésus est la Parole vivante du Père ; si nous la gardons dans notre cœur, c’est elle qui débordera de notre bouche en flots d’eau vive, qui désaltère et refait les forces. Mais si nous tendons l’oreille au Prince de ce monde, notre bouche vomira des eaux frelatées et amères, qui suscitent le commérage, la suspicion, la division, et autres maladies communautaires.

Saint Pierre en tire la conclusion logique : « Celui qui aime la vie et désire connaître des jours heureux, qu’il garde sa langue du mal et ses lèvres de tout mensonge ; qu’il évite le mal et pratique le bien, qu’il recherche la paix, qu’il la poursuive. Car le Seigneur regarde les justes, il écoute, attentif à leurs appels. Mais le Seigneur affronte les méchants » (1 P 3, 10-12) – c’est-à-dire ceux qui disent ou font le mal.

« Seigneur notre Père, pardonne-nous nos paroles vaines, stériles, chargées de venin… Remplis-nous de ton Esprit, afin que ta Parole vivante habite nos cœurs et que seules des paroles bienveillantes et constructives passent sur nos lèvres, comme il convient pour tes fils et tes filles, appelés à cheminer ensemble dans l’unité, vers la perfection de la sainteté (cf. Mt 5,48). »