Nous poursuivons notre méditation sur « l’accueil » par un autre verset de la lettre de saint Paul aux Romains. Cette fois, nous sommes invités à veiller sur la qualité de l’accueil que nous offrons dans notre « maison ». Mais quelle réalité sous-entend ce terme ?

1- En hébreu, « maison » se dit Beith ; il se trouve que ce mot (Beith) désigne aussi la seconde lettre de l’alphabet hébreu. Or dans la tradition hébraïque, les lettres de l’alphabet peuvent servir de support à des rapports symboliques ; ainsi la première lettre, Aleph, désigne Dieu, tandis que la seconde, Beith, symbolise l’être humain. Si nous rapprochons les différents sens et correspondances du terme Beith, nous découvrons que l’homme est représenté symboliquement dans la Bible par une maison.

Poursuivons notre enquête : le premier mot du livre de la Genèse est Bereshit ; il commence par notre lettre Beith, qui est donc la première lettre de la Bible. Or le terme Reshit désigne l’alliance nuptiale scellée entre Dieu et l’humanité. En jouant à nouveau sur la signification sémantique (maison) et symbolique (l’être humain) de Beith, nous découvrons que la première parole de la Bible, suggère que l’homme est destiné à devenir la « maison » où Dieu scelle son alliance nuptiale [1].

Ce mystère s’accomplit dans l’incarnation du Verbe : Jésus est vrai Dieu et vrai homme ; en lui, dans l’unité de sa Personne, la nature divine et la nature humaine sont parfaitement unies, sans séparation et sans confusion. La très sainte humanité de Jésus est la « maison du Verbe », dans laquelle sont célébrées les noces entre le Créateur et sa créature. Par notre incorporation au Corps total du Christ, chacun de nous participe à ce mystère : par le baptême nous sommes devenus le « Temple de l’Esprit Saint » (1 Co 6, 19), c’est-à-dire la « maison de Dieu ».

La première « maison » que nous devons garder « accueillante », est donc notre cœur, ou dans la terminologie de sainte Thérèse d’Avila : « la chambre nuptiale du Roi », située dans « la septième demeure intérieure ». Il nous faut veiller à ce que l’odeur nauséabonde du péché n’y pénètre pas, afin de ne pas en chasser l’Hôte divin, mais qu’elle soit tout au contraire embaumée par le parfum de la grâce divine.

« Que votre maison soit toujours accueillante »

2- Beith est l’archétype de la maison intérieure, mais aussi de la maison familiale et du foyer. Le mot le plus usité en grec pour dire « la famille » est précisément : « la maison » (oikos). Le contenant (la demeure) sert à désigner aussi le contenu (la maisonnée). L’amour et le service du Seigneur dans notre cœur, trouvent ainsi leur prolongement spontané dans l’amour et le service des personnes qu’Il nous confie dans le cadre familial. Le troisième principe scout – « le devoir du scout commence à la maison » –  énonce bien cette priorité aux proches dans l’exercice concret de la charité. Puissions-nous avoir à cœur de garder accueillante cette demeure familiale, à l’image de la maison de Nazareth, pour que chacun de ses membres puisse y grandir « en sagesse, en taille et en grâce, sous le regard de Dieu et des hommes » (Lc 2, 52).

« Que votre maison soit toujours accueillante »

3- La « maison » était aussi le lieu du rassemblement des premiers chrétiens : « Chaque jour, d’un seul cœur, ils allaient fidèlement au Temple, ils rompaient le pain dans leurs maisons, ils prenaient leurs repas avec allégresse et simplicité » (Ac 2, 46). Saint Paul enseignait également « dans les maisons » des croyants (Ac 20, 20). Bien d’autres passages des écrits néotestamentaires montrent que l’Église primitive se retrouvait dans les maisons de ses membres, qui pratiquaient l’hospitalité (Ac 2, 2 ; 9, 11 ; 10, 32 ; 12, 12 ; 16, 15.34.40 ; 17, 5 ; 18, 7 ; 21, 8). Rien d’étonnant à cela : la Dernière Cène ainsi que la Pentecôte eurent lieu dans la chambre-haute d’une maison privée.

Nous avons à retrouver cette notion d’« Église-familiale » dans nos réunions de fraternité, qui se rassemblent précisément dans une « maison », entendue comme le lieu propre d’une famille. Il nous faut donc veiller à ce que ce lieu ecclésial soit accueillant pour tous ceux qui viennent y rencontrer le Christ présent là où deux ou trois se réunissent en son Nom ou autour de sa Parole (Mt 18, 20).

« Que votre maison soit toujours accueillante »

4- Saint Paul souligne enfin qu’en tant que croyants, nous appartenons à la grande « famille de Dieu », l’Église : « Vous n’êtes plus des étrangers ni des gens de passage, vous êtes citoyens du peuple saint, membres de la famille de Dieu (oikéioi tou Théou)» (Ep 2, 19). L’Église est une « fratrie » fondée dans la communion de tous les croyants en Christ, le Fils unique, « l’aîné d’une multitude de frères » (Rm 8, 29), qui partagent tous l’égale dignité de « fils adoptifs de Dieu » (Ga 3, 26-28).

Non seulement nous appartenons à « la maison de Dieu », mais nous en sommes les « pierres vivantes qui servent à construire le Temple spirituel » (1 P 2, 5), « car nous avons été intégrés dans la construction qui a pour fondations les Apôtres et les prophètes ; et la pierre angulaire c’est le Christ Jésus lui-même. En lui, toute la construction s’élève harmonieusement pour devenir un temple saint dans le Seigneur.  En lui, nous sommes, nous aussi, des éléments de la construction pour devenir par l’Esprit Saint la demeure de Dieu » (Ep 2, 19-22).

Il incombe donc à chacun de nous, de veiller à ce que l’Église – la maison du Seigneur et la nôtre – soit toujours accueillante pour ceux qui « s’avancent vers Dieu d’un cœur sincère » (He 10, 22).

« Que votre maison soit toujours accueillante »

Dans ces différentes acceptions de la « maison » – intérieure, familiale, ou ecclésiale – c’est toujours la qualité de notre foi – personnelle et communautaire – qui est garante du caractère accueillant de notre maison. La foi est en effet « la maîtresse de maison », comme le suggère saint Paul dans la lettre aux Galates lorsqu’il écrit : « Pratiquons le bien envers tous et surtout les « familiers » [oikéious] de la foi » (Ga 6, 10).

Or une foi vivante se nourrit de la prière ; elle vit de l’union à Celui qui fait de notre maison sa demeure, afin de nous accueillir dans la sienne : « Dans la maison de mon Père, beaucoup peuvent trouver leur demeure ; sinon, est-ce que je vous aurais dit : Je pars vous préparer une place ? Quand je serai allé vous la préparer, je reviendrai vous prendre avec moi ; et là où je suis, vous y serez aussi » (Jn 14, 2-3).

Nul doute que cette maison-là sera particulièrement accueillante !

Père Joseph-Marie Verlinde


[1] De fait, la Genèse précise par deux fois que l’être humain est créé à l’image et à la ressemblance de Dieu (1, 26.27) ; ou plutôt comme l’interprète saint Irénée : l’homme est créé à l’image de Dieu et appelé à grandir jusqu’à la ressemblance par l’accueil de la grâce divine.