« La dévotion à l’égard du Dieu personnel du christianisme a été associée, d’un bout à l’autre de l’histoire de cette religion, au massacre en masse des païens et à la torture et à l’assassinat en détail des hérétiques. Il appartient à l’idéaliste rationaliste de revenir continuellement sur ce fait d’importance fondamentale. De cette manière, peut-être, il pourra mitiger les tendances pernicieuses qui, l’histoire le montre, sont inhérentes au chemin de la dévotion et à la croyance en une divinité personnelle, qui en est le corollaire.
C’est un fait de vérité historique que les plus excentriques d’entre les erreurs théologiques ont été associées fort souvent à la croyance à la personnalité de Dieu. C’est là une chose bien naturelle. Une personne a des passions et des caprices ; et il est donc naturel qu’elle fasse des choses bizarres, exigeant par exemple la persécution des Juifs. »

Aldous Huxley

Il est étonnant de lire de tels propos sous la plume d’un auteur aussi influent que Aldous Huxley (1894-1963). Comment cet écrivain de grande culture peut-il réduire l’histoire du christianisme à une série d’exactions sordides dont les chrétiens se seraient rendus coupables au nom de leur Dieu personnel ? Comment peut-il affirmer froidement – et au nom de la science historique ! – que les errances théologiques les plus excentriques sont associées à « la croyance à la personnalité de Dieu », alors que lui-même appartient à une culture qui est enracinée dans la révélation judéo-chrétienne ? Dans le même écrit, il complète le tableau en fustigeant le Dieu « presque infra-humain » de l’Ancien Testament, « ce remarquable résumé de littérature de l’âge de Bronze », qui permet au croyant de justifier ses pires passions en se référant au comportement divin. La mauvaise foi atteint la limite du supportable lorsque notre auteur insinue que la Shoah serait à mettre au compte du christianisme ! Lorsqu’on sait que le nazisme a entrepris le génocide pour éradiquer le transcendantalisme sémitique auquel adhère le christianisme, afin de pouvoir instaurer un néo-paganisme germanique, cette mise en accusation a quelque chose de profondément choquant, surtout de la part d’un homme aussi cultivé. Nous verrons à partir de l’étude d’extraits d’autres auteurs, que A. Huxley est en fait tributaire de l’idéologie du premier quart du XXe s., qui a combattu la culture sémite en vue de lui substituer l’aryanisme, considéré à l’époque comme l’origine de toutes les traditions religieuses.

Il n’en reste pas moins que ce genre de réflexion outrancière de la part d’un auteur dont la pensée a marqué la culture contemporaine, a nourri l’animosité de bon nombre de ressortissants du Nouvel Age envers le christianisme. Il est de bon ton de réduire caricaturalement l’histoire de notre religion à une longue série d’actions criminelles, menées par des clercs sans scrupules, avides de pouvoir (cf. Code Da Vinci de D. Brown). Dans la droite ligne de l’idéologie que nous venons de dénoncer, cette critique outrancière du christianisme se double en général d’une propagande en faveur de la conception naturaliste véhiculée par les traditions orientales, pour lesquelles le nouveau paradigme ne cache pas sa sympathie. Celles-ci sont bien sûr présentées comme des modèles d’irénisme, d’harmonie, de tolérance et de paix. Depuis l’ouvrage de Brian Victoria intitulé Le zen en guerre – paru en septembre 2001 aux éditions du Seuil – une certaine réserve serait pourtant de mise. L’étude de B. Victoria révèle en effet un tout autre visage des moines bouddhistes – un travail similaire sur l’hindouisme mènerait aux mêmes conclusions – qui ont été au cours de leur histoire, de redoutables guerriers, complices de pouvoirs totalitaires, et coupables de crimes qui égalent – voire dépassent – ceux dont est accusé le christianisme. Loin de moi de vouloir rabaisser le bouddhisme : on ne juge pas une religion sur ses déviances, mais sur ses saints. Nous voulons seulement dénoncer le mythe du christianisme sanguinaire, intolérant, qui contrasterait singulièrement face aux autres Traditions, toutes plus pacifiques les unes que les autres, spécialement celles du Soleil levant. Pourtant cette étude de B. Victoria, dont les résultats n’ont jamais été contestés, n’a en rien diminué la virulence des critiques portant exclusivement sur les faits dont le christianisme et lui seul se serait rendu coupable tout au long de l’histoire.

Le rapprochement s’impose entre l’aveuglement et l’obstination que nous venons de dénoncer, et un certain roman à succès – le fameux Code Da Vinci de Dan Brown – qui lui aussi, par d’autres biais, s’en prend sournoisement à l’Eglise et à son message de grâce. L’anti-christianisme du Nouvel Age, qui était clairement affirmé par les éminences grises des temps de fondation – pensons à Mme Blavatsky – qui s’est de plus en plus ouvertement affiché au cours de son développement – nous venons de citer A. Huxley – apparaît aujourd’hui au grand jour sans aucune réserve, dans un thriller à sensation, habilement érigé en best-seller. Triste continuité d’une stratégie peu glorieuse pour un mouvement qui se prétend le héraut d’un « nouvel âge » : on n’édifie pas la paix sur la calomnie et la dissimulation ; quant au discours de tolérance, il sonne faux lorsqu’il s’accompagne de l’exclusion insidieuse de ceux qui ne partagent pas les mêmes idées.