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Artisanat monastique

Dieu et les kamikazes : échec et mat ?

Des hommes, prétendant honorer Dieu, répandent la mort dans des « attentats suicide ». Cette barbarie, insupportable et stupéfiante, blesse les consciences et fige les cœurs, parfois jusqu’à paralyser la raison. Caricatures et slogans deviennent alors le terrain d’entente des esprits déroutés. Offusqués, ils décrient « les religions », sources de toutes les guerres, « le monothéisme », terreau des intransigeances séculaires, « le radicalisme », propre aux religions du Livre. Ces poncifs infondés, occultant misérablement la décrépitude de nos sociétés sans idéal, culpabilisent tant de chrétiens ! Incertains, ils feuillettent le papier bible et s’inquiètent d’un spectaculaire défilé de violences : la conquête de Canaan et l’extermination des Philistins, la révolte des Maccabées et le massacre des Innocents, le sacrifice sanglant du Christ et le martyre d’Étienne… La tête leur tourne et le doute s’impose : la soumission à Dieu expliquerait ces crimes. Les « comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres » (Jn 13,34) et « Dieu est amour » (1Jn 4,8) semblent ne plus résister à telle accumulation.

Rappelons-nous par exemple Samson, faisant s’écrouler sur lui et sur les Philistins le temple de Dagôn (Jg 16,21-31). N’est-il pas un héros d’Israël ? La Bible n’exalte-t-elle pas cette mort comme un haut-fait de Dieu ? Dans nos mémoires, peut-être. L’Écriture Sainte ne peut cependant pas être assujettie à tels débats. Elle ne propose en effet aucune recette universelle, aucune formule facile d’emploi. Elle invite au contraire à une lecture attentive du projet divin, elle oriente l’homme dans la découverte de ce qui l’habite.

Le récit biblique fait ainsi apparaître que Samson, bien qu’il ait reçu mission de libérer son peuple, méprise la cause du Seigneur jusqu’à l’oubli : « Je me vengerai des Philistins, pour mes deux yeux, d’une unique vengeance » (Jg 16,28). Il prie Dieu de lui donner la force pour le carnage, mais le narrateur ne précise pas qu’Adonaï ait répondu à l’étrange prière, ni même qu’il l’ait entendue. Surtout, le narrateur ne prétend pas que Dieu ait rendu à Samson sa force surhumaine. D’ailleurs, pour la première fois dans le cycle de ses exploits, le nazir est décrit à l’effort, comme si l’écroulement des colonnes ne dépendait que de lui-même. Est-ce à dire que le Seigneur n’est pas impliqué dans la destruction du temple et dans la mort des trois mille Philistins ? Comme à son habitude, le narrateur biblique entretient sciemment l’ambiguïté, contraignant le lecteur à faire coexister des hypothèses concurrentes. Alors que l’Esprit avait été envoyé pour la libération du peuple, le récit de la mort de Samson suggère que le don de Dieu ait pu être asservi aux pulsions destructrices du douzième Juge.

En fin de récit, le constat de la stérilité de la vie de Samson aide à cerner le point de vue du narrateur : enterré par ses frères (Jg 16,31), c’est-à-dire n’ayant pas eu de descendance, Samson « jugea Israël pendant vingt ans » (Jg 16,31). Or, s’agissant de ses prédécesseurs, les notices ajoutent : « et le pays fut en repos pendant [40 ou 80] ans » (cf. Jg 3.11.30 ; 5,31 ; 8,28). Dès lors, le lecteur retiendra que Samson est mort pour rien et que, même investi de l’Esprit-Saint, l’homme peut mettre Dieu en échec.

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