Nous sommes à la charnière entre deux mondes, au temps douloureux d’un enfantement de civilisation. La crise d’identité des nations, le manque de vision politique, le scandale des intégrismes manquent davantage de solutions pratiques que d’analystes. Le christianisme est lesté de rigidité, de vulgarité, de paganisme parfois, dans le but explicite de le proscrire de l’histoire et de son actualité. Les persécutions au Moyen-Orient font frémir d’inquiétude jusque dans nos cités. Notre société se réclame obstinément de la raison triomphante des Lumières mais l’utopie du progrès n’a engendré que le dogme maladif de la surproduction et de la surconsommation. Comment éviter d’être emporté par la peur de l’autre et l’inconsistance de l’avenir ?

Des réponses seront trouvées dans l’amour pratique de la Sagesse et de la Beauté, dans la redécouverte du désir, grandeur mésestimée dont le Créateur a gratifié l’homme et qui constitue l’essence secrète de la « trinité » dynamique énoncée par le Nouveau Testament en cet ordre : « la vie, le mouvement et l’être » (Ac 17,28).

Aujourd’hui, le désir est mutilé, torturé, atrophié jusqu’à épuisement de la capacité de désirer qui fait la noblesse du cœur de l’homme. Les capitaines d’industrie, supplantant le philosophe et le poète, sont proposés à l’idolâtrie des masses, eux dont les produits, sans cesse renouvelés, satisfont par avance un désir que la publicité n’a pas encore suscité. Les manuels scolaires, salmigondis vulgaires de savoirs prédigérés, visent l’accès immédiat à la connaissance, renonçant à éveiller le désir d’apprendre et le goût de la recherche. Le débat démocratique se vautre dans les valeurs qui n’en ont aucune puisque la raison qui tour à tour les énonce et les dénonce n’accepte pour les fonder que ce qu’elle tient d’elle-même, sans ouverture à la transcendance. Le désir, systématiquement étouffé, engendre alors la dépression et entrave la construction d’un monde plus juste.

Mais, dit Jésus, « c’est maintenant le jugement (krisis, “la crise”) de ce monde » (Jn 12,31). La vraie crise, la crise grande et paisible, a lieu dans le « maintenant » de la pâque du Christ, coextensif à l’histoire elle-même. Le christianisme apparaît ainsi comme l’instance critique majeure au cœur de ce monde, le participe présent à l’être du monde. Souverainement libre, le disciple du Christ tient au cœur de sa faiblesse la force (cf. 2Co 12,10) de ne se corrompre avec rien de mondain pour faire corps avec le monde. « Inter mortuos liber » (Ps 87,6) ; libre entre les idées mortes, le chrétien témoigne de la vivacité de l’Esprit. Vibrons au cœur du monde de notre désir du Christ, vivons au cœur du monde du désir sain qui grandit dans le temps et se fortifie dans l’adversité, du saint désir qui dilate le cœur et ouvre les mains, du beau désir qui tourne les âmes vers le Père et offre aux hommes la Parole critique (cf. He 4,12). Le christianisme n’est plus, de fait, au cœur de la culture, mais les chrétiens sont toujours, par vocation, au cœur du monde. Que notre vie soit un cri : « Que ton Règne vienne ! » (Mt 6,10).

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