Homélie pour le quatrième dimanche de l’Avent donnée par le card. Panafieu, en la basilique N.D. de la Victoire (Saint-Raphaël) en décembre 2007.

Frères et sœurs,

Joseph, c’est le silence de la mémoire ! Sa fiche signalétique ne comporte aucun renseignement intéressant ; on ne sait ni le lieu, ni la date de sa naissance ; il n’a laissé aucun écrit ; on ne cite de lui aucune parole ; les historiens sont muets à son sujet. De lui, on ne connaît que ce que nous dit l’Évangile ce matin, en ces quelques versets. Il est vraiment l’homme de l’ombre.

Et pourtant, comme cela est souvent le cas dans l’Histoire chrétienne, les événements les plus spectaculaires ne sont pas forcément les plus décisifs, et les hommes providentiels, c’est-à-dire investis d’une mission essentielle, ne sont pas toujours ce que la mémoire retient.

En Joseph de Nazareth, l’important n’est pas ce qu’il a réalisé, mais bien ce que Dieu a fait pour lui, avec lui et en lui. C’est de l’ordre de l’intériorité, de ce qui ne se voit pas, et qui est pourtant essentiel dans le plan de Dieu.

Le Seigneur confie Marie à Joseph : celle-là même qui va devenir la Mère du Messie ; celle qui va enfanter pour le salut du monde. En épousant Marie, Joseph entre dans le mystère du Dieu fait homme, il est au cœur de l’Incarnation.

De ce modeste foyer d’artisans de Nazareth, sort la flamme qui va illuminer et embraser le monde jusqu’à ce matin, en cette église de Saint-Raphaël où nous sommes rassemblés, habités par la foi commune en Jésus, Fils de Dieu.

Joseph ne se prend pas au sérieux, mais il prend sa mission au sérieux, même s’il n’en saisit pas toute la portée, car elle le dépasse. Comment, en effet, comprendre la parole de saint Jean : « Dieu a tant aimé le monde qu’Il a donné son Fils unique », et que ce Fils est venu dans le monde pour rassembler les enfants de Dieu dispersés ? Mais, Joseph n’a pas besoin de tout comprendre, il sait bien que le mystère de Dieu est insaisissable.

Ainsi, en Juif pieux et fidèle, il fait confiance, il met sa foi dans l’Alliance de Dieu avec son peuple, il croit en la promesse de Dieu, il a la certitude qu’elle se réalisera, même s’il n’en connaît pas l’heure et la forme. Il lui suffit de mettre sa liberté personnelle au service du projet de Dieu et il le fait, en toute humilité et discrétion.

Joseph n’est pas pour autant un figurant ou le personnage falot que l’on décrit parfois ; il est un homme de Dieu auquel est transmis l’héritage promis à David et à sa descendance ; il est le porteur et le garant de la réalisation de ces promesses. Depuis Abraham, une longue chaîne de témoins traverse l’histoire mouvementée d’Israël jusqu’à cette demeure de Nazareth, où apparaît Joseph, de la descendance de David. Ainsi s’accomplissent les prophéties.

L’Évangile de ce matin, à la lumière de la Nativité, toute proche, nous invite donc à lire l’histoire de notre temps, avec les yeux de la foi et donc, à cultiver l’espérance, l’espérance qui n’est pas la vertu la plus répandue en ces temps difficiles.

Les évènements que nous rapportent les médias, ne sont souvent que la surface des choses, l’essentiel est invisible, il est au fond de nos cœurs, au fond de nous-mêmes, ce que la Tradition de l’Église appelle la « vie intérieure ». Joseph est un méditatif : cet homme qui équarrit le bois à longueur de journée vit dans une intimité profonde avec le Dieu de l’Alliance dont ce Fils qu’il a en charge va réaliser, en sa mort et sa résurrection, la plénitude de la Promesse.

C’est un appel pour chacun de nous, quelle que soit notre situation sociale, quelle que soit notre génération, un appel à la prière, à l’intériorité, à la communion : être des chrétiens intérieurs, qui ne se laissent pas impressionner par les événements, mais qui font confiance en l’Esprit du Seigneur qui, sans bruit, comme à Nazareth, rend présent au milieu de nous Jésus comme Chemin, Lumière et Vie.

Notre espérance se fonde sur la foi en cette présence cachée, mais réelle, du Fils de Dieu comme une petite lumière dans un monde de ténèbres. Et pour le reconnaître, il nous faut avoir la simplicité de cœur et l’intériorité de Joseph, il ne nous faut pas en rester à la superficie des événements, mais voir en eux les traces de Dieu, à la manière de ces petits santons de Provence que nous aimons mettre dans nos crèches, et qui manifestent leur émerveillement dans la simplicité de leur cœur devant ce petit enfant, ce mystère d’un Dieu fait homme.

Soyons donc des chrétiens solidement enracinés dans la prière, non pas comme une évasion devant la dureté des temps, mais comme une manière de vivre dans l’intimité du Dieu vivant, à l’image et à la suite de Joseph.

J’ai toujours été frappé par la place privilégiée que l’Évangile accorde à l’enfance, dans la condition humaine : « Si vous ne redevenez pas comme de petits enfants, vous n’entrerez jamais dans le royaume de Dieu. »

L’enfance spirituelle n’est pas synonyme d’infantilisme, elle est tout le contraire, elle est une attitude fondamentale d’accueil, de confiance, de vérité envers Dieu et envers les autres. Elle ne réclame pas moins que de passer par la Croix : il s’agit de crucifier ce qui en nous vient de notre suffisance, pour nous ouvrir dans le geste de l’offrande à celui qui devrait être le Tout de notre vie.

N’est-ce pas que ce que nous signifions en ces derniers jours de l’Avent qui nous préparent au mystère de Noël ? N’est-ce pas le comportement spontané de l’enfant que de trouver son identité dans les bras de son père ou de sa mère ? Où et quand est-il davantage lui-même que lorsqu’il vit avec ses parents ?

Si l’enfance occupe une place si éminente dans la prédication de Jésus, disait celui qui était encore le Cardinal Ratzinger, c’est parce qu’elle est en lien étroit avec son mystère le plus personnel. Sa filiation, sa plus haute dignité qui renvoie à sa divinité, n’est finalement pas une puissance possédée pour elle-même, elle consiste dans le fait d’être tourné vers Dieu notre Père.

Frères et sœurs, Jésus est l’Enfant par excellence, Celui qui seul peut dire en vérité à Dieu : « Père » ; tout, dans sa vie, n’est qu’un « oui » au désir du Père. Et que peut désirer le Père, sinon que le Fils soit glorifié ?

Si donc, comme le dit l’exégète Jérémias, « être enfant », au sens où Jésus l’entend, signifie « apprendre à dire : Père », qu’avons-nous d’autre à apprendre en notre vie et à faire apprendre à toute la jeunesse de notre pays, sinon à reconnaître en Dieu le visage d’un Père ; et comment dire : « Père », si nous n’avons pas un cœur d’enfant, si nous-mêmes, nous ne devenons pas petits et pauvres ?

Ce secret de l’enfance, c’est à Nazareth, « dont il ne peut rien sortir de bon » comme disaient les Juifs du temps de Jésus, c’est à Nazareth qu’il nous faut le chercher à la manière de Charles de Foucauld : la dernière place, parce que c’est d’elle que l’on perçoit le plus distinctement le visage de Jésus.

En ces dernières heures avant que n’éclate la joie de Noël, ayons ce regard tout intérieur de Joseph, préparons-nous à regarder l’Enfant de Bethléem avec les yeux de la foi, comme participant de notre chair et Fils de Dieu, issu de la tendresse du Père pour nous.

Demandons à l’Esprit Saint d’acquérir un cœur d’enfant, ouvert à l’amour de Dieu et fraternel à la détresse humaine.

Que la crèche de Bethléem soit le rendez-vous de tous ceux et de toutes celles qui se reconnaissent dans l’Amour de Dieu, que la crèche de Bethléem nous rassemble, dans quelques heures, dans la joie de la venue de Dieu parmi nous : Dieu qui se fait homme pour que, selon la belle expression de saint Irénée, nous devenions nous-mêmes en Lui, par grâce et par adoption, fils de Dieu. Amen.

Cardinal Bernard Panafieu, La voix de Saint-Raphaël, n°13, avril 2008.