Il était une fois : ainsi commencent les contes… Toutefois, ce n’est pas un conte de Noël qui occupe mon esprit en ce moment, mais une histoire vraie. Il était donc une fois un prêtre qui, nommé curé d’un petit village à côté de la ville où je passais mon enfance, s’était mis dans la tête d’établir là un centre dédié à S. Joseph. Les oppositions vinrent de toutes parts : le maire de bonne couleur socialiste considérait que la spiritualité chrétienne, perçue comme une fuite du monde, s’opposait à la lutte des classes ; le clergé de ces années-là – nous venions de quitter mai 68 -, préoccupé avant tout de questions politiques et sociales, trouvait déplacé ou même désuet de parler encore de S. Joseph ; quant à l’évêque, lassé de recevoir des plaintes de toutes parts, il menaça courageusement notre curé de lui retirer la charge paroissiale.

         Mais rien n’y fit : notre brave curé s’obstinait. On lui faisait valoir que S. Joseph n’avait rien à faire en ce lieu : lui-même n’y était jamais venu et aucun miracle, aucune apparition ne pouvait prouver l’attachement du saint à ce village perdu du Languedoc. Mais lui de répéter : « Je sais bien que S. Joseph n’est jamais venu physiquement en ce lieu, mais je sais aussi bien que sa grâce, elle, s’y trouve maintenant bien présente ».

         La grâce de S. Joseph ? Comment en parler ? Ce que nous rapporte l’Evangile de ce mystérieux personnage se borne à quelques phrases. On le voit apparaître sans qu’on nous dise rien de sa naissance et de sa vie antérieure ; il n’est même pas fait mention de sa mort. On ne cite de lui aucune parole. Pourtant, il occupe la place centrale de l’évangile qui vient d’être proclamé, au point qu’on a pu appeler cette page l’annonce faite à Joseph, en quelque sorte parallèle à l’annonciation faite à la Vierge Marie. S. Matthieu ne parle que de la première, tandis que S. Luc, l’autre auteur sacré traitant des évangiles de l’enfance, fixera son attention sur la Vierge. Il vaut sans doute la peine de nous attacher à ce qui nous est rapporté dans ce passage.

         L’annonce faite à Joseph suit exactement, dans le même chapitre, le récit de la généalogie de Jésus. Chez les Hébreux, on considérait comme un devoir de conserver la liste de ses ancêtres. Il y avait même au Temple une commission permanente chargée d’examiner et éventuellement de rectifier les listes généalogiques des prêtres et des lévites. Si l’on était de la famille du roi David de laquelle devait naître le Messie, l’obligation devenait plus stricte encore. Il s’en faut de beaucoup que tout soit glorieux dans cette ascendance ; il y avait des rois et des bergers, ces mêmes bergers qui seront les premiers informés de la naissance du Christ ; il y avait des guerriers et des poètes, des bâtisseurs et des nomades, des bandits et des voleurs, jusqu’à des femmes de mauvaise vie. Bref, c’était pour l’humanité entière que le Verbe s’était fait chair ; sa famille reflétait donc l’extrême diversité de la condition humaine.

          Joseph connaissait par cœur la liste de ses ancêtres. Comme tous les Juifs de l’époque, il se la récitait régulièrement et se promettait de l’enseigner à ses enfants. Une mention ne pouvait pas ne pas l’accrocher de manière particulière, David. Il descendait du roi David ! On peut être de condition modeste, ce qui était son cas, et se préparer, sans le savoir peut-être, par le rappel régulier de son appartenance à une lignée royale, à l’impensable le plus prestigieux.

         Et puis, il y a l’ange. Je me suis souvent demandé si l’ange qui apparaît en songe dans l’évangile de ce jour n’était pas le même que celui qui avait bouleversé l’existence de Marie : ici, il se fait discret ; là, il dévoile son identité, l’archange Gabriel, envoyé de Dieu. Le parallélisme serait complet, et les deux démarches deviendraient ainsi les deux faces d’une même annonciation.

         Ce qui est sûr, c’est que l’ange décerne à Joseph un premier titre : « Joseph, fils de David ». Avec respect, il le fait entrer dans la confidence divine : le choix de sa personne pour de grands projets, l’intervention de l’Esprit, la naissance d’un enfant promis à sauver le peuple de Dieu, le rappel des promesses anciennes, enfin ce que j’appellerai le complément de l’enfant à venir, Emmanuel. Joseph comprend qu’il ne prendra aucune part dans la conception de cet enfant. Pourtant, il exercera les droits et l’office d’un vrai père : imposer un nom, donner une éducation, enseigner un métier, initier à la lecture des Ecritures, bref, faire naître celui qui lui était ainsi confié à la culture dans laquelle il aurait à déployer sa mission. La littérature rabbinique rapporte un dicton de l’époque : « Si tu rencontres une difficulté, va t’en ouvrir auprès du charpentier ». Sage du village, le charpentier jouait un rôle comparable à nos notaires : il gardait les écritures. Sans doute savait-il lire lui-même : on peut penser que Joseph transmit ce savoir à Jésus.

         Marie demandera des explications ; Joseph reçoit le message de Dieu sans éprouver le besoin de parlementer. C’est que, nous dit le texte, Joseph était un « homme juste ». L’éloge n’est pas mince : le juste réunit en lui toutes les vertus. Les psaumes le montrent faisant le bien sans relâche et détestant ce qui conduit au mal ; irréprochable en ses intentions, il observe tout ce qui lui prescrit la loi divine. Il exalte le nom de Dieu et le bénit sans cesse. Compatissant à l’égard du prochain, il exerce envers lui les œuvres de miséricorde dont le christianisme fera grand cas par la suite. Il est bon de le rappeler en ce premier mai : le travail apparaissait à Joseph, pour reprendre une image du poète, comme « un incroyable honneur » et ses mains pouvaient raboter des planches avec le même cœur que celui des artistes qui avaient érigé le Temple de Jérusalem. Le juste, dit encore le psaume, est comparable à un arbre planté au bord d’un cours d’eau ; son feuillage ne se flétrit jamais et, la saison venue, il donne les fruits les plus beaux.

         Joseph le juste ne discute de rien. A peine éveillé, nous dit la lecture de ce jour, il fit ce que l’Ange du Seigneur lui avait prescrit. Il prit son épouse chez lui. On comprend que cette obéissance, cette simplicité de cœur, mais encore cette tâche inouïe une culture humaine au Verbe par qui tout avait été fait dans l’univers, ait séduit plus d’un dévot des siècles futurs.

         Revenant à notre conte, le bon curé de campagne réussit d’abord à faire construire une petite chapelle en l’honneur de S. Joseph. Les pèlerins vinrent, chaque jour plus nombreux, et avec eux, les premiers dons. Puis il acheta un vaste terrain au centre duquel il fit creuser une sorte d’amphithéâtre pour y célébrer des messes en plein air : ce que nous faisons précisément en ce moment. L’idée lui vint ensuite de créer la Famille de S. Joseph qui nous reçoit aujourd’hui et que je remercie de son invitation. Pour loger ces religieux d’un nouveau genre, il fallait construire un couvent, puis une hôtellerie. Ce curé de génie vit encore, mais s’est retiré en ce même lieu ; ses successeurs poursuivent son œuvre en la magnifiant. L’histoire ne dit pas ce que les diverses municipalités qui se sont succédées depuis l’origine, pense de ces initiatives qui ont modifié du tout au tout l’économie d’un village autrefois voué à la monoculture. Le clergé a su évoluer, là comme ailleurs : les curés des environs se réunissent régulièrement en ce lieu désormais. Je lisais récemment que les évêques de France venaient d’y organiser un grand colloque international auquel le cardinal Sarah avait été invité…

         Cette « réussite », si du moins le terme convient à une aventure spirituelle, ne devrait pas nous étonner. Depuis très longtemps, depuis les origines peut-être, l’Eglise a confié ses besoins matériels à celui qui est présenté comme le père nourricier par excellence. Se Thérèse d’Avila se déplaçait avec une statue du saint qu’elle plaçait à l’entrée de chacune des ses fondations. Aujourd’hui, encore, quand je me rends dans la maison de retraite où se trouve ma mère, une belle image du saint domine le jardin où se promènent les pensionnaires.         Nous qui avons tant de nécessités à satisfaire, tant de défis à relever, tant de demandes à formuler, pourquoi ne pas confier l’ensemble de nos vœux à celui qui sut donner à l’enfant de la promesse tout ce dont il avait réellement besoin pour accomplir son métier d’homme, Joseph le juste ?

Mgr J.-L. Bruguès