Comment le chrétien réagit-il à ce genre d’interprétation ?

Il ne peut que la recuser fermement : c’est la notion même de la Révélation judéo-chrétienne qui est en jeu. Loin de nous de mépriser les efforts séculaires des hommes de toutes cultures pour s’approcher du Principe divin. Mais lorsque le Tout-Autre sort de son silence pour venir au-devant de nos tâtonnements, il convient de se faire toute écoute et tout accueil. Or Dieu a choisi de se révéler de manière objective, au cœur de l’histoire, dans des événements bien réels, qui culminent dans l’incarnation de son Fils, Jésus-Christ. Sans doute les interprétations symboliques peuvent-elles enrichir notre compréhension du mystère, mais il s’agit avant tout de recevoir la Révélation telle qu’elle se donne :

« Le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire, nous dit Saint Jean, la gloire qu’il tient de son Père comme Fils unique, plein de grâce et de vérité. » (Jn 1, 14)

L’apôtre ne parle pas d’une vision, ni d’un mythe ; insistant sur le réalisme de l’incarnation, il souligne dans sa première lettre :

« Ce qui était depuis le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons contemplé de nos yeux, ce que nous avons vu et que nos mains ont touché, c’est le Verbe, la Parole de vie. Oui, la vie s’est manifestée, nous l’avons contemplée, et nous portons témoignage : nous vous annonçons la vie éternelle qui était auprès du Père et qui s’est manifestée à nous. » (1 Jn 1, 1-2)

Contrairement au Nouvel Age, le christianisme n’est pas une gnose ; le salut offert par Jésus-Christ n’est pas un savoir secret qu’il suffirait de s’approprier dans un contexte initiatique : il s’agit d’un acte humano-divin qui s’inscrit dans l’histoire pour en changer radicalement le cours. Jésus a réellement versé son Sang pour le salut du monde :

« Un des soldats avec sa lance lui perça le côté ; et aussitôt, il en sortit du sang et de l’eau. Celui qui a vu rend témoignage, afin que vous croyiez vous aussi. Son témoignage est véridique et le Seigneur sait qu’il dit vrai. » (Jn 19, 34-35)

La Révélation judéo-chrétienne est essentiellement historique. Minimiser l’importance des événements survenus au cours de l’histoire serait la dénaturer.

Comment expliquez-vous que ces interprétations symboliques, qui font fi de l’histoire événementielle, aient tant de succès dans notre occident construit sur le socle de la tradition judéo-chrétienne ?

Sans entrer dans le détail, il me semble que nous pouvons évoquer deux « paternités » à cet anhistoricisme : l’une remonte au début du rationalisme, avec le philosophe Baruc Spinoza ; l’autre est beaucoup plus récente, puisqu’il s’agit des études de mythologie comparative du Prof. Joseph Campbell.

L’idée maîtresse de B. Spinoza (1632-1677) est la notion d’immanence : tout problème doit être résolu par les seules ressources de la raison cherchant l’intelligibilité immanente à un phénomène (événement ou production littéraire), sans invoquer aucune causalité transcendante. Les sciences bibliques deviennent dès lors des sciences exclusivement philologiques et historiques. Avec cette approche, Spinoza en arrive à la conclusion que les Ecritures ne contiennent que des enseignements très simples, susceptibles de frapper l’imagination, et ne tendent à rien d’autre qu’à l’obéissance. Somme toute, il n’y a rien dans la Révélation que l’homme cultivé ne puisse découvrir par lui-même, c’est-à-dire par la réflexion philosophique. Mais pour le commun des mortels, il faut que les vérités de raison soient présentées dans des récits qui frappent l’imagination et impressionnent le lecteur, de manière à ce qu’il soit amené à obéir aux préceptes de la raison par les voies de l’obéissance à une autorité « divine ». Ainsi comprise, « L’Ecriture offre à l’humanité un guide pratique dans l’accès à la vertu ». La foi ne porte pas sur des vérités doctrinales mais sur la piété, et elle n’est productrice de salut qu’à proportion de l’obéissance qu’elle suscite. Dans ce contexte, les événements historiques relatés dans les Ecritures, n’ont d’autre valeur que de servir de support aux leçons de morale qui s’en dégagent. Cette doctrine, qui a eu une influence déterminante sur la pensée philosophique occidentale, revient à nouveau à vider de son contenu la Révélation qui se trouve réduite à une pédagogie pour les simples.

Vous parliez d’un autre auteur portant la responsabilité de la dévaluation de l’histoire dans le domaine religieux ?

Ce second auteur est probablement bien plus influent dans les sphères du Nouvel Age, et de manière générale dans le grand public contemporain. Il s’agit du Prof. Joseph Campbell (1904-1987) qui occupa pendant près de quarante ans une chaire de mythologie comparative, créée en son honneur au Sarah Lawrence Collège (New York). Son influence fut énorme, tant par ses ouvrages – devenus des best seller – que par les émissions qu’il animait à la radio ou à la télévision : il a fait de la mythologie comparée une passion populaire aux Etats-Unis. La thèse de J. Campbell, qu’il répète de manière quasi incantatoire, est que l’étude comparative des mythes « prouve » que toutes les religions sont identiques quant au fond. Sous des formes culturellement situées, toutes exprimeraient les aspirations spirituelles communes à toute l’humanité. Dès lors il suffirait de dégager le message central des présentations qui le recouvre, pour découvrir le « noyau dur » d’une spiritualité universelle. A nouveau la Révélation est niée dans sa spécificité, puisque la dimension historique est réduite à n’être que la forme particulière dans laquelle le judéo-christianisme présenterait le message universel commun à toutes les religions.

Comment peut-on faire converger des religions tournées vers un Dieu transcendant, et des religions qui cherchent le divin dans la nature ?

J. Campbell distingue deux types différents de mythologies :
– celle qui relie l’individu à sa propre nature et au monde dont il constitue un élément ; et
– celle qui relie l’individu à une société particulière ; celles-ci sont donc strictement sociologique.

La mythologie à orientation sociale, qui donne à chaque membre du groupe une place bien déterminée, serait en général adoptée par les peuples nomades. L’autre mythologie, orientée vers la nature, serait celle des peuples agriculteurs. La tradition judéo-chrétienne se situerait dans le premier groupe. Si nous ajoutons que selon J. Campbell, les religions de ce type auraient tendance à dévier en religions nationalistes, perdant ainsi le caractère universel des mythologies orientées vers la nature, nous aurons compris que sa préférence n’est pas de ce côté. Pour notre auteur, le modèle de la mythologie tournée vers la nature est le bouddhisme, qui constitue « la doctrine la plus proche de la mythologie planétaire, car elle voit le Bouddha dans chaque être ». Cette affirmation n’a rien d’original : elle est commune à pratiquement toutes les éminences grises du Nouvel Age. Alice Bailey affirme elle aussi avec assurance que l’essentiel de la doctrine du Christ n’est guère différent de celle du Bouddha.

Il est clair que la mythologie comparative de J. Campbell se fonde sur les a priori du Nouvel Age, qui constituent les clés de lecture de sa démarche. Parmi ces clés, la doctrine de la Tradition primordiale, et celle des archétypes de Jung figurent en première place. On ne peut pas vraiment parler de « mythologie comparative », mais plutôt d’un effort pour inscrire toutes les traditions, y compris la tradition chrétienne, dans la vision naturaliste qui devrait constituer le substrat de la future religion universelle.

Quelles seraient les principales caractéristiques de cette religion ?

Je me tourne encore vers Alice Bailey, qui s’est risquée à bon nombre de prophéties sur ce sujet. Dans son ouvrage Le retour du Christ elle résume les quatre vérités fondamentales de cette religion universelle :
– Dieu est immanent dans les formes de toutes choses créées.
– L’homme est divin et le maître de sa propre destinée.
– L’évolution est dominée par la loi de la réincarnation et la loi la rétribution de nos actes ou encore loi du karma.
– La Révélation se trouve en continuité avec les avènements des Avatars.

Vous aurez deviné que l’avènement de cette religion mondiale ira de pair, dans l’esprit de ses défenseurs, avec la disparition des religions révélées, en particulier le christianisme.