Comment se fait-il que nos contemporains se passionnent tout à coup pour un roman policier jouant sur des thèmes puisés dans de veilles doctrines ésotériques ? Assistons-nous à une renaissance de l’ésotérisme ? Si oui, pourquoi cet engouement s’éveille-t-il autour de sujets considérés en général comme marginaux et sans grand intérêt par les milieux ésotériques eux-mêmes ?

Je ne crois pas qu’un simple roman puisse être à la source d’un renouveau d’intérêt pour l’ésotérisme. N’oublions pas que le Nouvel Age – qui se présente comme la spiritualité de remplacement du christianisme en cette ère postmoderne – est imprégné d’ésotérisme. Les ésotériciens n’apprécieront pas ce que je viens d’écrire, car l’ésotérisme du Nouvel Age est plutôt un « syncrétisme » pseudo-ésotérique qu’une « science des choses cachées ». C’est à ce type de néo-gnosticisme de seconde main que se rattache le Da Vinci Code. A la différence des « classiques » de l’ésotérisme qui exigent un réel effort intellectuel, cette littérature de vulgarisation a l’avantage de ne pas être compliquée, tout en donnant au lecteur l’impression de pénétrer dans les arcanes du monde occulte.

Quant au succès de l’ouvrage de Dan Brown, il ne fait que démontrer que l’imprégnation du nouveau paradigme, a bel et bien réussi. D’où l’intérêt « soudain » pour ces doctrines, que le Nouvel Age a suffisamment vulgarisées pour qu’elles ne soient plus franchement inconnues, mais qui demeurent néanmoins suffisamment mystérieuses pour intriguer et provoquer un événement éditorial, lorsqu’elles sont présentées avec habileté sous forme d’un roman policier.

Autrement dit, l’ouvrage de D. Brown n’a pas suscité un renouveau d’intérêt pour l’ésotérisme, mais son succès ne fait que confirmer que la campagne de diffusion de la pensée ésotérique a atteint son but : le public en sait assez pour pouvoir manifester de l’intérêt pour ce genre de littérature. On ne s’intéresse qu’à ce qu’on connaît déjà par ouïe dire, et qu’on veut approfondir.

Quant aux thèmes choisis, contrairement à ce qui apparaît à une première lecture, ils ne sont pas anodins. Certes, les matières abordées ne font pas partie des dossiers de l’ésotérisme, et les sources auxquelles puise Dan Brown n’appartiennent pas à la grande littérature ésotérique ; mais il a touché à des sujets d’actualité. J’en veux précisément pour preuve le succès de l’ouvrage. Chemin faisant, nous aurons à approfondir où s’origine cet antichristianisme – et même cet anticatholicisme virulent – qui s’affiche dans ce roman. S’il peut s’affirmer au grand jour sans choquer, mais en provoquant tout au contraire une réaction de sympathie voire d’enthousiasme, c’est qu’il a été précédé d’un travail efficace de préparation de l’opinion, qu’il sera intéressant de retracer.

J’insiste encore : le succès du Code Da Vinci ne vient pas du fait que les yeux de nos contemporains se seraient tout à coup ouverts sur un événement inouï : l’inertie de l’opinion publique est bien trop grande pour qu’elle puisse s’ébranler avec une telle rapidité et réagir avec une telle unanimité. D’autant plus qu’aucun « événement » réel ne sous-tend les thèses de l’auteur. D. Brown a donc tout simplement réussi à « flairer » le moment opportun pour publier un roman qui donne des arguments à une opinion déjà disposée à discréditer le christianisme.

L’antichristianisme n’est bien sûr pas l’unique thème de l’ouvrage, mais il est clair qu’il sera au cœur de notre étude. Nous pourrions étendre notre réflexion aux autres thèmes de l’ouvrage : arrière mondes, codes secrets et interprétations des symboles archétypaux : si le public se découvre une soudaine fascination pour ces sujets, c’est « grâce » au patient travail d’endoctrinement opéré par le Nouvel Age depuis un demi-siècle.