« La vraie religion est un sentiment, et c’est dans le cœur humain qu’est le véritable temple de l’Eternel. La vraie religion ne saurait être ramenée à des règles ni à des rites étroits. Elle n’a besoin ni de formules, ni d’images ; elle s’inquiète peu des simulacres et des formes d’adoration, et ne juge les dogmes que par leur influence sur le perfectionnement des sociétés. La vraie religion embrasse tous les cultes, tous les sacerdoces, s’élève au-dessus d’eux et leur dit : la vérité est plus haute !

Nous sommes arrivés à une heure de l’histoire où un renouveau se prépare : le sentiment et la raison, ces deux grandes forces, impérissables comme l’esprit humain, dont elles sont les attributs, forces jusqu’ici hostiles et qui troublaient la société de leurs conflits, tendent enfin à se rapprocher. La religion doit perdre son caractère dogmatique et sacerdotal pour devenir scientifique ; la science se dégagera des bas-fonds matérialistes pour s’éclairer d’un rayon divin. »

Léon Denis, Après la mort ; exposé de la doctrine des esprits

La conception religieuse de notre auteur trahit bien son époque. Mais à travers les écoles ésotériques et spirites, la religion du sentiment demeure très présente de nos jours. Cette religion nous invite à découvrir le divin au fond de notre subjectivité. Tous les chemins sont bons pour y parvenir, l’important étant d’ « expérimenter » l’énergie subtile divine qui pénètre tout l’univers, et dont nous pourrions avoir « l’intuition ».

En fait, il n’est guère besoin d’invoquer les « esprits » – L. Denis est spirite – pour révéler cette religiosité du sentiment : les philosophes l’avaient déjà proposée. En 1799, Friedrich Schleiermacher (1768-1834), déclarait déjà dans son Discours sur la religion à ses contempteurs qui sont des esprits cultivés, que « dans son essence la religion n’est ni pensée ni action, mais contemplation intuitive et sentiment. Elle veut contempler intuitivement l’Univers ; elle veut l’épier pieusement dans les manifestations et les actes qui lui sont propres ; elle veut se laisser, dans une passivité d’enfant, saisir et envahir par ses influences directes. La religion est sens et goût de l’Infini. Elle est sentiment fondamental de la nature infinie et vivante. La religion vit toute sa vie dans la nature, mais dans la nature infinie de l’ensemble, l’un et tout. »

Il est clair qu’une telle religiosité subjective refuse tout dogme, et de façon plus générale toute référence à une révélation objective qui définirait les conditions de la rencontre avec un Dieu transcendant et personnel. Si le naturalisme unifie les religions, ce n’est pas en les entraînant vers une rencontre toujours plus personnelle avec Dieu, mais plutôt en régressant vers les formes primitives de religiosité, qui visent à une fusion avec les énergies (occultes).

Avec le thème de l’union de la raison et du sentiment, nous sommes au cœur des rêveries romantiques. Ce courant de pensée veut en effet garder l’acquis du rationalisme, mais étendre le domaine de la raison au-delà du sensible, jusqu’aux univers occultes auxquels « l’intuition » est supposée donner accès. C’est ainsi que le romantisme – et le Nouvel Age à sa suite – prétendent fonder une « science occulte (spiritualiste) » qui soit en même temps une « religion expérimentale (scientifique) » qui permettrait à ses adeptes de faire l’économie de la foi, puisque le divin devrait être immédiatement accessible dans l’expérience occulte ou spirite.