« La mort n’est complètement transcendée que si le temps est transcendé ; l’immortalité appartient à la conscience qui a fait éclater la barrière du temporel pour atteindre l’intemporel. Pour toute autre conscience, il y a, au mieux, survie ou renaissance ; et cette conscience voit se succéder les séquences temporelles et le retour périodique d’autres morts et d’autres dissolutions.

Pourtant, chaque instant de chaque séquence temporelle est potentiellement la porte à travers laquelle nous pouvons, si nous le désirons, nous frayer un chemin jusqu’à l’éternité ».

Aldous Huxley, Dieu et moi.

Cette réflexion repose sur un présupposé dualiste de type platonicien selon lequel l’âme humaine échapperait, de par sa nature spirituelle, aux vicissitudes de la temporalité. Cependant, aussi longtemps qu’elle demeure liée à un corps elle resterait assujettie aux conditions spatio-temporelles qui caractérisent la matière. Il suffirait qu’elle prenne conscience de sa vraie nature, pour qu’à l’instant elle s’échappe de la prison de la temporalité pour atteindre l’intemporel.

Le second présupposé consiste à identifier l’intemporel et l’éternel, ce qui entraîne comme corrélaire de qualifier de « mystiques » les expériences d’a-temporalité.

Il sort du cadre de ces quelques lignes de définir l’espace et le temps, concepts fondamentaux de la philosophie. Mais la physique contemporaine nous apprend (théorie de la relativité restreinte) que ces deux coordonnées sont étroitement liées, et que la topologie (la structure) de l’espace-temps varie selon la densité de la matière qu’elle contient. Notre perception de l’espace et du temps est donc relative aux conditions physiques du monde matériel dans lequel les esprits incarnés que nous sommes, sont immergés. Nous percevons la position relative des objets dans l’espace et expérimentons la succession des événements dans le temps grâce au bon fonctionnement de certaines parties (bien identifiées) de notre cerveau. Il suffit de bloquer la transmission des impulsions sur les circuits neuronaux correspondants – par exemple en absorbant des substances psycho-actives telles que les drogues hallucinogènes – pour interrompre l’expérience de la spatio-temporalité. La conscience individuelle semble alors s’étendre à l’infini et transcender le temps, mais il est clair que de telles altérations de la perception n’ont rien à voir avec une ouverture sur l’éternité, pas plus que ces états de conscience modifiés ne constituent une expérience mystique.
Cette confusion est hélas très répandue de nos jours et justifie de recourir à toutes sortes de techniques ou de produits psychotropes pour induire des états psychiques « seconds » interprétés comme des ouvertures sur l’Absolu immanent.

Dans une perspective chrétienne, Dieu seul peut franchir la distance qui sépare le Créateur de sa créature pour se faire connaître à elle. Nous croyons qu’il a pris cette initiative lorsque le Verbe s’est fait chair. Si l’Eternel a daigné entrer dans le temps ; si l’Infini a voulu s’inscrire dans l’espace, il n’est plus nécessaire d’échapper à notre condition humaine pour rencontrer Dieu, puisqu’il l’a lui-même assumée. C’est par l’union au Christ dans la foi que nous nous ouvrons au don du Père, et que celui-ci peut nous combler de sa Vie dans l’Esprit Saint.