« Lorsqu’un philosophe a pris pour base d’une nouvelle révélation de la sagesse humaine ce raisonnement : “Je pense, donc j’existe”, il a changé en quelque sorte à son insu, suivant la révélation chrétienne, la notion antique de l’Etre suprême.

Moïse fait dire à l’Etre des êtres : “Je suis celui qui suis”. Descartes fait dire à l’homme : “Je suis celui qui pense”, et comme penser c’est parler intérieurement, l’homme de Descartes peut dire comme le Dieu de Saint Jean l’évangéliste : “Je suis celui en qui est et par qui se manifeste le Verbe, In principio erat verbum”.

Eliphas Lévi, Dogme de Haute Magie

Pour nous chrétiens, le terme de « révélation » possède un sens précis, à savoir une connaissance sur Dieu que la raison ne peut précisément pas découvrir par elle-même. Le fameux « cogito » de Descartes n’a donc rien d’une révélation : il est le terme (contestable et contesté) d’un doute méthodique, qui prétend trouver dans cet énoncé le fondement absolu de tout l’édifice du savoir humain.

Autre point de divergence : si Descartes parle effectivement au nom de la raison humaine, Moïse, lui, ne prononce pas un discours simplement rationnel, qu’il mettrait sous l’autorité divine pour lui donner plus de poids ; mais il accueille et transmet la révélation que Dieu lui fait dans l’Esprit Saint.

Quant à l’interprétation tout à fait fantaisiste du premier verset du quatrième Evangile, elle n’a d’autre but que de conduire à la conclusion pré contenue dans les prémisses de notre auteur, à savoir la divinité de l’homme.

Reprenons son « raisonnement ». Il se présente sous l’apparence de deux syllogismes imbriqués :

Le premier :
– L’homme est un être pensant ;
– Or la pensée est manifestation d’un verbe intérieur ;
– Donc l’homme est un être en qui et par qui se manifeste le verbe.

Le second :
– Dieu est à la fois et inséparablement celui qui est (qui possède l’aséité absolue) et celui qui manifeste le Verbe ;
– Or le premier syllogisme concluait que l’homme est un être en qui et par qui se manifeste le verbe ;
– Donc l’homme participe à l’Etre divin, il manifeste l’Etre divin au cœur du monde.

Il nous a suffit d’écrire le verbe humain avec une minuscule et le Verbe divin avec une majuscule pour qu’apparaisse le sophisme de ce raisonnement. L’identification du « verbe » humain et du « Verbe » divin, trahit le contexte naturaliste de la philosophie de notre auteur : ce n’est qu’au sein d’un univers divinisé, que l’homme peut apparaître comme le lieu où le divin prend conscience de soi, se pense, et s’exprime. Nous retrouvons le schéma hégélien selon lequel l’évolution de l’histoire conduirait à l’émergence de la Raison divine en l’homme.

Il est clair qu’un tel immanentisme, qui nie la différence ontologique entre le Créateur et la créature et donne à l’homme un statut divin par nature, est incompatible avec la Révélation judéo-chrétienne.