« L’essence spirituelle cachée derrière les phénomènes sensibles reste invisible pour celui qui ne tient compte que de ce qui est accessible à ses sens physiques. Celui qui désire connaître les régions suprasensibles, doit s’en faire une conception logique avant de chercher à les aborder, à les percevoir lui-même ; il reconnaît ainsi que le monde sensible manifesté devient compréhensible lorsqu’on admet les enseignements de la science spirituelle. Toute expérience dans les mondes supérieurs n’est en effet que tâtonnement incertain, voire dangereux, si l’on dédaigne de s’y préparer de cette façon.

C’est pourquoi nous décrivons les réalités suprasensibles concernant l’évolution terrestre avant que soit indiquée la voie qui conduit à la connaissance supérieure. Un des meilleurs moyens d’entrer dans le monde suprasensible, consiste précisément à réfléchir à ce qu’en révèle la connaissance supra-sensorielle ».

Rudolph Steiner, La science de l’occulte

La question qui se pose à travers ces quelques lignes est déterminante pour la valeur de la connaissance ésotérique : l’homme peut-il avoir l’intuition d’objets non sensibles ? L’intelligence humaine est-elle capable d’avoir une connaissance directe, « intuitive » des « régions suprasensibles » ?

L’objet propre de l’intelligence est la forme intelligible, c’est-à-dire l’essence universelle. Or l’intellect abstrait cette forme du donné sensible, ou plus exactement de l’image intérieure que ce donné sensible imprime dans notre imagination. Le problème dans le cas des « réalités suprasensibles » est précisément que n’étant pas sensibles, elles ne peuvent pas in-former l’imagination. Par le fait même, elles ne peuvent fournir aucune image intérieure dont l’intelligence pourrait abstraire la forme intelligible pour accéder à la connaissance du phénomène en question. Telle est la limite de la connaissance des esprits incarnés que nous sommes : notre connaissance est spirituelle, mais nous ne pouvons nous élever à ce niveau qu’en nous appuyant sur le donné sensible, provenant du monde matériel auquel appartient notre corps physique.

Voilà pourquoi les ésotériciens insistent auprès de leurs élèves sur le travail préparatoire à opérer au niveau de l’imagination. Faute de perception sensible qui leur permettrait de rejoindre l’objet de leur étude, ils sont invités à se l’imaginer à partir des enseignements de leurs « maîtres ». Il est clair que l’univers imaginaire ainsi construit à partir de l’intériorisation de l’expérience (subjective) d’autrui est purement subjectif. Il serait vain de vouloir y faire correspondre une quelconque réalité, à moins de soutenir la thèse idéaliste selon laquelle c’est le sujet qui pose le réel dans l’être par la force créatrice de sa pensée imaginative. Mais le « pari » de l’ésotérisme consiste à soutenir que si notre imaginaire est judicieusement guidé, il peut s’ouvrir sur le monde « suprasensible » qui nous entoure objectivement bien que de manière invisible. Les images suggérées par le maître et que l’adepte s’approprie, ne feraient que mettre ce dernier en contact avec un des niveaux de cet univers occulte dans lequel notre monde matériel serait immergé, et qui serait tout aussi réel que lui. Il serait seulement plus subtil, composé d’une matière énergétique qui échapperait à nos sens physiques.

Ainsi donc, l’adepte commencerait par regarder dans les mondes parallèles avec les yeux de son maître, jusqu’à ce que sa propre vision astrale (ou autre) soit éveillée et qu’il puisse à son tour se diriger dans ces domaines suprasensibles comme il le fait dans le monde physique. Ce qui impliquerait que l’être humain dispose d’un « corps astral » capable de percevoir sur ce niveau, de la même manière que notre corps physique nous permet de percevoir les objets sensibles dans le monde matériel qui nous entoure. L’intelligence pourrait alors abstraire les formes intelligibles des représentations que nous nous formons de cette « réalité suprasensible », observée par le moyen de la vision occulte (voyance, « intuition médiumnique »). Les informations ainsi obtenues pourraient dès lors faire l’objet d’une « science », c’est-à-dire d’une connaissance certaine, par la saisie des causes universelles des phénomènes étudiés.

Telle est la prétention des « sciences occultes » et le schéma général de l’épistémologie qu’elles proposent. Le « talon d’Achille » de cette construction se situe bien sûr au niveau du caractère très subjectif de la « réalité suprasensible » reconstruite par chaque individu. Il suffit pour s’en convaincre de comparer les descriptions du monde astral proposées par les différents « voyants » reconnus. Les divergences voire les contradictions dans leurs observations ne plaident pas pour une unique « réalité indépendante ». Il semble plutôt que la part subjective domine, chacun composant sa propre « variation sur quelques thèmes connus », en fonction de son expérience, de son histoire et de son tempérament personnels.

Bref, les observations occultes ne satisfont pas à l’exigence minimale imposée à toute discipline qui se veut scientifique, à savoir « l’objectivité faible ». En clair, pour qu’une étude puisse être qualifiée de « scientifique », il faut que tous les observateurs qui appliquent le protocole expérimental indiqué, obtiennent les mêmes résultats – ce qui est loin d’être le cas en occultisme.

Nous ne prétendons pas clore ici le débat : plusieurs questions se posent et devront être abordées à partir de le lecture critique d’autres citations :

-# les « corps subtils » auxquels ils se réfèrent sont-ils de pures projections imaginaires, ou ont-ils une certaine réalité ? Et si oui, de quelle nature ?
-# Lorsqu’on sait que notre imagination est la faculté par laquelle le démon peut nous induire en erreur et nous entretenir dans l’illusion, quelle valeur peut-on donner à des informations invérifiables obtenues par cette faculté ?