Eliphas Levi, Dogme de la Haute Magie
Nous ne pouvons quāĆŖtre dāaccord avec la premiĆØre sentence : seul celui qui maĆ®trise les passions de son Ć¢me peut librement disposer du dynamisme du Ā« concupiscible Ā» et de Ā« lāirascible Ā» (nous utilisons la terminologie de saint Thomas dāAquin). Par contre celui qui est esclave de ses affections sensibles, est incapable de disposer de cette force vitale ; ce sont plutĆ“t les pulsions qui disposent de lui. Dāoù lāimportance dāacquĆ©rir la maĆ®trise de soi par lāexercice des vertus cardinales (la prudence, la tempĆ©rance, la force et la justice) afin de mettre le dynamisme des passions au service de notre projet de vie.
La suite de la citation est plus troublante. Il y apparaĆ®t que lāacquisition de la maĆ®trise de soi nāest pas au service dāune plus grande disponibilitĆ© Ć lāautre, mais que tout au contraire, E. LĆ©vi prĆ©conise la maĆ®trise des pulsions instinctives uniquement pour manipuler et dominer les autres.
Nous percevons ainsi combien lāattitude de lāoccultiste est Ć lāopposĆ© de celle que propose le Christ des Evangiles. LĆ où JĆ©sus nous invite Ć devenir Ć son exemple serviteurs de nos frĆØres, cherchant Ć faire pour eux ce que nous aimerions quāils fassent pour nous, notre auteur suggĆØre de les conduire sur un chemin de perdition dont nous aurions appris auparavant Ć Ć©viter les piĆØges.
Plus significative encore est lāaffirmation concernant lāamour. Pour le croyant, Ā« aimer cāest tout donner et se donner soi-mĆŖme Ā»
(sainte ThĆ©rĆØse de Lisieux), Ć lāimage du Christ Ā« qui nous a aimĆ©s et sāest livrĆ© pour nous Ā»
(Ep 5, 2). E. LĆ©vi tout au contraire ne cherche pas Ć donner, mais Ć sāapproprier lāamour des autres pour en disposer Ć sa guise. On est en droit de se demander ce que reprĆ©sente lāamour pour notre auteur ? Que signifie ĆŖtre Ā« maĆ®tre de son amour Ā» ? Saint Augustin affirmait que Ā« lāAmour est diffusif de soi Ā»
, cāest-Ć -dire quāil tend spontanĆ©ment Ć se donner, comme le soleil qui rayonne, Ć©claire et rĆ©chauffe tout ce quāil touche de ses rayons. La Ā« maĆ®trise Ā» de lāamour suppose quāil serait Ā« manipulable Ā» par une facultĆ© supĆ©rieure, capable de lā Ā« utiliser Ā». Pour le croyant ; la charitĆ© est une vertu infuse et donc surnaturelle, qui illumine notre intelligence, fortifie notre volontĆ©, et attire notre libertĆ© vers Dieu. La rĆ©ponse Ć cette apparente contradiction se trouve quelques lignes plus loin, où nous dĆ©couvrons que pour E. LĆ©vi lāamour nāest pas une facultĆ© spirituelle, mais Ā« un des grands instruments du pouvoir magique Ā»
, identifiĆ© Ć Ā« lāĆ©nergie astrale Ā»
. Ce quāil appelle Ā« amour Ā» nāest dĆØs lors quāune Ć©nergie vitale objectivable, et la stratĆ©gie de lāoccultisme consiste Ć en acquĆ©rir la maĆ®trise pour assujettir les autres. Il est clair que notre auteur ne connaĆ®t pas lāamour spirituel, entendu comme lāaccomplissement de la relation entre deux personnes qui dĆ©cident de se donner librement lāune Ć lāautre.
La sentence conclusive est lāexacte anti-thĆØse de lāamour. A lāĆ©noncĆ© Ā« Voulez-vous possĆ©der, ne vous donnez pas Ā», nous opposons Ā« Voulez-vous (vous) donner, ne vous possĆ©dez pas Ā» ; ou mieux encore : Ā« Celui qui veut garder sa vie pour soi la perdra ; mais celui qui perdra sa vie Ć cause de moi la gardera Ā»
(Mt 10, 39).
