Le niveau spirituel

Capax Dei

Les deux récits de la création insistent chacun à leur manière sur la spécificité de l’être humain : le premier récit développe le thème de l’« image » sur lequel nous aurons à revenir ; le second suggère que seul parmi les animaux, l’homme est capable de recevoir le Ruah, le Souffle1, c’est-à-dire l’Esprit de Dieu qui le rend participant de sa propre vie :

« Le Seigneur Dieu insuffla dans ses narines une haleine de vie et l’homme devint un être vivant » (Gn 2, 7).

Nous pourrions dire en prolongeant l’image biblique, que l’homme a reçu symboliquement des « poumons » lui permettant de « respirer (le souffle de) Dieu », autrement dit : de participer à la vie de Dieu dans l’Esprit. Saint Augustin dira de manière concise que seul l’homme est créé « capax Dei ».

Dans le discours théologique que nous abordons ici, l’expression « dimension spirituelle », entendue comme capacité de « participer à la nature divine » (2 P 1,4), trouve un sens bien plus riche que celui que nous lui donnions dans l’approche philosophique des paragraphes précédents. Jusqu’ici cette expression désignait les facultés rationnelles, spécifiques de l’être humain, qui lui permettent d’exercer des activités immatérielles. À la lumière de la Révélation, nous découvrons que cette transcendance de l’esprit humain atteint sa finalité dans l’accueil de la grâce divine, c’est-à-dire de l’Esprit Saint et de son action transformante.

Par « la fine pointe de son âme » (sainte Thérèse d’Avila), l’homme peut s’ouvrir à Dieu et communier à sa vie dans l’Esprit. Le prophète Ézéchiel désigne cette capacité par le terme leb (cœur), symbole de ce lieu de communion intime entre le Créateur et la créature créée à son image. Annonçant la grande restauration de l’homme dans sa dignité originelle dont le péché l’a fait déchoir, le Seigneur promet par la bouche du prophète Ézéchiel :

« Je verserai sur vous une eau pure, et vous serez purifiés. De toutes vos souillures, de toutes vos idoles je vous purifierai. Je vous donnerai un cœur nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau. J’enlèverai votre cœur de pierre, et je vous donnerai un cœur de chair. Je mettrai en vous mon Esprit : alors vous suivrez mes lois, vous observerez mes commandements et vous y serez fidèles » (Ez 36, 25-27).

Nous pressentons que dans la perspective biblique, l’homme n’est spirituellement parlant « vivant » que lorsqu’il vit de la vie de Dieu. Certes même en dehors de l’état de grâce, il peut accomplir des actes immatériels d’intelligence et de volonté ; mais pour que ses actions soient « spirituelles » au sens théologique, il leur manque d’être accomplies en synergie avec l’Esprit Saint.

Nous sommes ainsi amenés, à la lumière de la Révélation, à définir un troisième niveau de l’être humain : le niveau « spirituel », entendu comme la vie de communion à Dieu dans l’Esprit, qui se joint à notre esprit pour faire de nous les fils et les filles du Père des cieux. En parlant ainsi, nous adoptons la terminologie de saint Paul, qui désigne notre dimension spirituelle profonde par le terme « esprit » (avec un petit « e ») :

« Que le Dieu de la paix lui-même vous sanctifie tout entiers, et qu’il garde parfaits et sans reproche votre esprit, votre âme et votre corps, pour la venue de notre Seigneur Jésus Christ » (1 Th 5,23).

Dans un effort d’actualisation du langage biblique, le Concile Vatican II a préféré le terme plus contemporain de « conscience » :

« La conscience est le centre le plus secret de l’homme, le sanctuaire où il est seul avec Dieu et où sa voix se fait entendre. Cette voix qui ne cesse de le presser d’aimer et d’accomplir le bien et d’éviter le mal, (…) est une loi inscrite par Dieu au cœur de l’homme ; sa dignité est de lui obéir, et c’est elle qui le jugera » (GS I, 1, 16).

Le doigt de Dieu

À son image il les créa

Nous retrouvons le même enseignement dans le premier récit de la Genèse :

« Dieu dit : “Faisons l’homme à notre image, comme notre ressemblance, et qu’ils dominent sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, les bestiaux, toutes les bêtes sauvages et toutes les bestioles qui rampent sur la terre”. Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, homme et femme il les créa » (Gn 1, 26-27).

Nous avions souligné que Dieu crée l’homme le sixième jour, conjointement aux « bestiaux, bestioles, bêtes sauvages selon leur espèce », ce qui souligne son appartenance au règne animal. Mais en même temps, l’introduction du thème de l’image marque une rupture très nette dans la continuité de l’action créatrice divine. Jean-Paul II constate que :

« Le Créateur semble faire une pause avant d’appeler l’homme à l’existence ; comme s’il rentrait en lui-même pour prendre une décision : “Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance…”2 (Gn 1, 26) .»

Ce verset est fondamental pour l’anthropologie biblique ; il nous révèle qu’on ne peut parler en vérité de l’être humain qu’à partir de ce rapport intime et particulier qui l’unit à son Créateur. Bien qu’il soit immergé dans la matière par sa corporéité et qu’il partage la condition animale, l’homme ne saurait se définir à partir de sa simple nature : il y a entre l’homme et Dieu une ressemblance, un « air de famille » que l’on ne retrouve pas dans les autres créatures. Jean-Paul II insiste :

« En disant de l’homme qu’il est “image de Dieu”, le livre de la Genèse fait comprendre que la réponse au mystère de son humanité ne doit pas être cherchée dans sa ressemblance avec le monde de la nature : l’homme ressemble plus à Dieu qu’à la nature. C’est en ce sens que le psaume dit : “Vous êtes des dieux ! ” (Ps 82, 6), paroles que Jésus reprendra (cf. Jn 10, 34). »

Par une libre initiative du Créateur, l’homme « reflète » le mystère de l’Être divin d’une façon tout à fait unique : il « reproduit » en quelque sorte dans l’ordre créé, l’image (selem) de son Prototype Incréé.

« Par les mains du Père, nous enseigne Saint Irénée, c’est-à-dire par le Fils et l’Esprit, l’homme — et non une partie de l’homme — devient à l’image et à la ressemblance de Dieu. L’homme parfait, c’est le mélange et l’union de l’âme, recevant l’Esprit du Père, mêlé à la chair, modelée selon l’image de Dieu.3 »

Ce n’est donc pas par l’âme seulement que l’homme est « image de Dieu » : le corps participe lui aussi, à sa manière, de cette dignité.

Constatant que le verset 27 ne dit pas que « Dieu fit l’homme à son image », mais qu’« il l’a fait à l’image de Dieu », Origène se pose la question de savoir quelle est cette image de Dieu à la ressemblance de laquelle l’homme a été fait. Il nous invite ainsi à tourner nos regards vers le Christ, Parole définitive qui accomplit les Écritures et en révèle pleinement le sens. Or Saint Paul nous enseigne, en parlant du Fils bien-aimé du Père :

« Il est l’image du Dieu invisible, le premier-né par rapport à toute créature, car c’est en lui que tout a été créé dans les cieux et sur la terre, les êtres visibles et les puissances invisibles : tout est créé par lui et pour lui » (Col 1, 15-16).

Dès lors Origène peut conclure :

« Voilà donc l’image dont le Père disait au Fils : “Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance”. Le Fils de Dieu est le peintre de cette image. Peintre d’une telle qualité et si grand que son image peut être oblitérée par l’incurie, mais non détruite par la malice.4 »

Lorsque le récit de la Genèse parle de la création de l’homme « à l’image de Dieu », il s’agit donc d’une image créée du Fils unique, Icône Incréée du Père. Toutes les créatures nous parlent de Dieu dont elles reflètent une perfection ; mais seul l’homme est créé à l’image et à la ressemblance de son Créateur. Cette image, qui représente le « sceau de Dieu dans l’homme », est donc un élément constitutif de tout homme — ce qui devrait susciter notre émerveillement. Saint Grégoire de Nysse s’écrie :

« Toi seul, tu portes en toi l’impression de la vraie Lumière ; lui qui est si grand, tu es capable de le contenir, il demeure en toi !5 »

Voilà pourquoi nous disions que notre démarche est finalisée : la « norme » d’humanité est pour nous le Christ Jésus, Archétype divin de l’homme, qu’il s’agit de laisser restaurer en nous par l’action de l’Esprit.

Contre tous les courants naturalistes ou matérialistes qui voudraient réduire l’homme à un élément parmi d’autres de la nature, nous maintenons que l’essence de l’homme, sa spécificité au milieu de la création, ne lui vient pas « d’en bas », fusse d’un degré plus élevé d’évolution, mais que par son âme spirituelle, l’homme témoigne d’une origine « d’en haut », ainsi que d’un appel à la communion de vie avec sa Source. La théologie résume cette conception anthropologique en affirmant que l’homme est davantage un « esprit incarné », qu’un « animal rationnel », car il possède un corps mortel informé par une âme spirituelle, portant en elle un « germe d’éternité, irréductible à la seule matière6 », qui ne peut avoir son origine qu’en Dieu seul.

C’est précisément dans l’intégration de ces trois dimensions — somatique, psychique et spirituelle ou pneumatique — en une unité « personnelle » indivisible, qu’il faut chercher la spécificité de l’être humain au sein du règne animal et du monde créé.

Selon la très belle expression de Vladimir Lossky, la personne est l’ « irréductibilité de l’homme à sa nature ». Le « mystère humain » est en quelque sorte le joyau et la couronne de la création ; la créature en vue de qui et pour qui Dieu crée les univers, et dont il attend une réponse proportionnée au don qu’il lui fait par amour. C’est là toute la grandeur unique de l’être humain, qui fait l’émerveillement du Psalmiste :

« À voir ton ciel, ouvrage de tes doigts, la lune et les étoiles, que tu fixas, qu’est donc le mortel, que tu t’en souviennes, le fils d’Adam, que tu le veuilles visiter ? À peine le fis-tu moindre qu’un Dieu ; tu le couronnes de gloire et de beauté, pour qu’il domine sur l’œuvre de tes mains ; tout fut mis par toi sous ses pieds, brebis et bœufs, tous ensemble, et même les bêtes des champs, l’oiseau du ciel et les poissons de la mer, quand il va par les sentiers des mers. Seigneur, notre Dieu, qu’il est puissant ton nom par toute la terre ! » (Ps 8, 4-10).

Notes :
  1. Le terme utilisé n’est pas « Ruah » mais « Neshamah ». Cependant Jb 32, 8 et 33, 4 établissent un parallélisme entre les deux termes, qui se trouvent étroitement associés en Gn 7, 22 : Jb 32, 8 : « Dans l’homme, c’est le souffle (ruah), l’inspiration (neshamah) du Puissant, qui rend intelligent ». Jb 33, 4 : « C’est le souffle (ruah) de Dieu qui m’a fait, l’inspiration (neshamah) du Puissant qui me fait vivre ». Gn 7, 22 « Tout ce qui a haleine, (neshamah) souffle de vie (ruah) en ses narines » (Chouraqui). Enfin Gn 6, 3 qui fait une allusion directe à Gn 2, 7, utilise ruah : « Le Seigneur dit : “Mon Esprit (ruah) ne dirigera pas toujours l’homme”». [retour]
  2. Jean-Paul II, Le premier récit de la création, Audience du 12 septembre 1979 ; DC 1771(1979)807-808. [retour]
  3. Irénée, Adversus. Haereses. V, 6, 1. [retour]
  4. Origène, Homélie sur la Genèse, I, 15. [retour]
  5. Gr. De Nysse, In Cant. Hom. V, PG 44, 868D. [retour]
  6. Concile Vatican II, Constitution Pastorale sur l’Église dans le monde de ce temps : Gaudium et Spes, 18, 1 ; cf. 14, 2. [retour]