Comme le cheminement spirituel que nous proposons se parcourt en dialogue, il est important de définir le matériel symbolique que nous apportons aux retraitants, puisqu’il constitue le cadre de référence des entretiens. Pour une démarche psychothérapique, il s’agirait de préciser le type d’approche — analytique ou systémique — ainsi que l’école particulière dont on adopte la théorie explicative des troubles psychiques. Dans notre cas, la démarche étant celle d’un approfondissement de la foi chrétienne, la référence ne peut être que la Révélation biblique, c’est-à-dire : les Écritures, interprétées à la lumière de la Tradition et du Magistère.

Nous avons déjà souligné que contrairement à la démarche psychothérapique, nous proposions un parcours finalisé sur une image « normative » de l’être humain, à savoir la Personne de Jésus-Christ, le Verbe incarné, vrai Dieu et vrai homme. Par le fait même de l’union hypostatique (l’union de la nature divine et de la nature humaine dans la Personne du Christ), Jésus non seulement fait découvrir, aux yeux de la foi, le vrai visage de Dieu, mais il révèle également l’homme à lui-même. Il nous faut donc brièvement expliciter l’anthropologie biblique sous-jacente à notre démarche.

Le niveau physique

« Le Seigneur Dieu modela l’homme avec la glaise du sol, il insuffla dans ses narines une haleine de vie et l’homme devint un être vivant » (Gn 2, 7).

L’action créatrice de Dieu est présentée comme l’action d’un potier : le terme hébreu traduit par « homme » est « Adam », proche de « Adamah », qui désigne la terre agraire. Pour rendre cette référence au sol fertile, Chouraki propose la traduction : le « glaibeux ». La Bible désigne l’homme d’abord par sa dimension corporelle, qui le rend solidaire du monde de la nature qui lui sera confiée.

Le niveau psychique

La supériorité de l’homme sur les autres créatures est cependant nettement affirmée, puisqu’il lui revient de nommer tous les animaux, ce qui implique de pouvoir les identifier, les définir, c’est-à-dire discerner leur essence par un travail d’abstraction, tout cela au prix d’une activité rationnelle qui transcende la perception sensible :

« Le Seigneur Dieu modela encore du sol toutes les bêtes sauvages et tous les oiseaux du ciel, et il les amena à l’homme pour voir comment celui-ci les appellerait : chacun devait porter le nom que l’homme lui aurait donné » (Gn 2, 19).

Nous trouvons le même balancement dans le premier récit : en situant la création de l’homme le même jour que celle des animaux (Gn 1, 24-26), l’hagiographe suggère leur commune appartenance au même règne ; mais la discontinuité au sein même de cette continuité est immédiatement soulignée par la mission que Dieu confie aux humains :

« Dieu les [l’homme et la femme] bénit et leur dit : “Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettez-la ; dominez sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et tous les animaux qui rampent sur la terre”. Dieu vit tout ce qu’il avait fait : cela était très bon. Il y eut un soir et il y eut un matin : sixième jour » (Gn 1, 25-31).

Adam et Eve au paradis terrestre

Si l’homme appartient au règne animal au sein duquel il s’insère par sa dimension somatique, il le domine néanmoins par ce qu’il est convenu d’appeler sa dimension « spirituelle » — ce terme désignant ici la capacité de se dégager d’une totale immersion dans la nature (matérielle), de transcender la sensibilité liée au corps physique, pour accéder au niveau d’une vie de l’esprit (immatériel).

Lorsque, dans une réflexion d’ordre philosophique, nous opposons ainsi « matière » et « esprit », le second terme désigne tout ce qui ne se réduit pas au premier, c’est-à-dire ce qui transcende la matérialité. Cette capacité appartient à notre nature créée, comme condition de possibilité du ministère que Dieu nous a confié.

Jean-Paul II précise :

« Bien qu’on ne parle pas de “l’âme”, il est cependant facile d’en déduire que la vie donnée à l’homme dans l’acte de la création est d’une nature telle qu’elle transcende la simple dimension corporelle — celle qui est propre aux animaux. Elle atteint, au-delà de la matérialité, la dimension de l’esprit, dans laquelle se trouve le fondement essentiel de cette “image de Dieu” que Gn 1, 27 voit dans l’homme.1 »

L’animal possède une âme que nous qualifions avec la tradition philosophique allant d’Aristote à saint Thomas d’Aquin, de « sensitive », c’est-à-dire capable de percevoir des sensations, de réagir à celles-ci (les « affections sensibles »), de les mettre en relation et d’orienter son action en conséquence.

Seul l’homme dispose d’une âme « rationnelle » qui possède, outre les puissances de l’âme sensitive, la capacité d’exercer une activité réflexive, témoignant de son émergence de l’immanence matérielle. Cette capacité spécifiquement humaine d’accéder au domaine de l’esprit, fonde ce qu’il est convenu d’appeler la vie psychique — dérivé du terme grec psyché, que nous traduisons par âme.

Nous pouvons distinguer parmi les facultés de l’âme humaine, celles qui assurent les fonctions vitales de sa nature, et celles qui lui donnent sa spécificité « rationnelle ».

Les facultés psychiques les plus proches de la sensibilité sont communes aux animaux :

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  • l’imagination, c’est-à-dire la capacité de reproduire intérieurement les perceptions sensibles en absence de leur objet ;
  • l’affectivité sensible (ou l’estimative) désigne la capacité de réagir, par le plaisir ou le déplaisir, aux stimuli sensibles extérieurs ou imaginés ;
  • la mémoire, ou la capacité de stocker l’information provenant des sens (niveau inférieur), mais aussi de l’activité rationnelle (niveau supérieur de la mémoire).

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Les facultés rationnelles, spécifiquement humaines, sont :

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  • l’intelligence, dont l’objet est la connaissance conceptuelle, inséparable de la maîtrise du langage, qui permet le raisonnement (opération mentale d’analyse en vue d’établir des relations entre les éléments) ;
  • la volonté, faculté de poser des choix libres, gouvernés par la raison, c’est-à-dire en fonction de normes ou de principes.

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Il s’agit ici de l’intelligence réflexive, et pas de l’intelligence associative dont disposent également les animaux. Cette dernière consiste dans la faculté d’associer des impressions sensibles, actuelles ou stockées en mémoire, conduisant à un comportement obéissant à l’instinct naturel, c’est-à-dire à un acte spontané, qui ne fait appel à aucune délibération. L’intelligence réflexive suppose tout au contraire la conscience de soi, c’est-à-dire comme l’étymologie l’indique : la présence à soi dans l’acte de connaissance (con-science) — ce qui implique la transcendance de l’esprit sur les perceptions sensibles, et ouvre à la liberté de la volonté (capacité de choisir par soi-même, sans contrainte extérieure).

Pour souligner la transcendance des facultés rationnelles de l’homme, bon nombre d’auteurs distinguent l’intelligence et la volonté des autres facultés psychiques, en introduisant un niveau « rationnel » distinct du niveau psychique — ce dernier se limitant dans ce cas aux activités inférieures communes aux animaux.  Le corps et l’âme rationnelle constituent dans l’être humain une dualité ; mais nous récusons le dualisme de type cartésien, qui juxtapose une « substance pensante » (l’esprit) à une « substance étendue » (le corps matériel) :

« L’homme est une unité : il est quelqu’un qui est un avec lui-même. Mais, dans cette unité, est contenue une dualité. La Sainte Écriture présente aussi bien l’unité — la personne — que la dualité — l’âme et le corps. Cette tradition se reflète dans les paroles du Christ : “N’ayez pas peur de ceux qui tuent le corps, mais qui ne peuvent pas tuer l’âme ; craignez plutôt celui qui a le pouvoir de faire périr l’âme et le corps dans la géhenne (Mt 10, 28).
Les sources bibliques nous autorisent à voir l’homme comme unité personnelle et en même temps comme dualité d’âme et de corps : un concept qui a trouvé une expression dans toute la Tradition et dans l’enseignement de l’Église.2 »

Le Concile Vatican II résume cette doctrine traditionnelle3 concernant les deux dimensions — somatique et spirituelle — de l’homme :

« L’homme ne se trompe pas quand il se reconnaît supérieur aux éléments matériels et qu’il se considère comme irréductible à une simple parcelle de la nature. Car, par son intériorité, il dépasse en effet l’univers des choses. Corps et âme, mais vraiment un, l’homme est, dans sa condition corporelle même, un résumé de l’univers des choses qui trouvent ainsi, en lui, leur sommet.4 »

(… à suivre)

Notes :
  1. Jean-Paul II, L’homme, être spirituel et corporel, Audience du 16 avril 1986 ; DC 1918(1986)491-492. [retour]
  2. Jean-Paul II, L’homme, être spirituel et corporel, Audience du 16 avril 1986 ; DC 1918(1986)491-492. [retour]
  3. Cf. Ve  Concile du Latran (1513). [retour]
  4. Concile Vatican II, Constitution Pastorale sur l’Église dans le monde de ce temps : Gaudium et Spes, 14. [retour]