« Toutes choses sont composées de quatre principes élémentaires : le chaud, le froid, l’humide et le sec. Ce sont là les éléments de tout ce qui existe ; c’est par leur combinaison que toutes choses sont formées. Une seule sphère les entraîne dans son mouvement orbiculaire. Le tout est d’une même substance et ne forme qu’un même corps sans aucune différence jusqu’à ce que les accidents venant à influer sur cette substance, ils la modifient, ses parties se séparent, et il s’en forme des êtres diversifiés entre eux, à raison des différentes combinaisons des principes élémentaires qui concourent à leur formation. De ces différences de combinaisons, il en résulte des rapports de sympathie et d’antipathie entre la substance des différents êtres ; les uns se recherchent, les autres se repoussent réciproquement ».

Pseudo-Apollonios de Tyane, Le livre du secret de la création1

Cet ouvrage datant probablement de la fin du Ie siècle de notre ère, attribué au philosophe néo-pythagoricien et mage Appolonios de Tyane, se présente comme une tentative d’explication rationnelle de l’univers. La pluralité des êtres trouverait son origine dans les multiples combinaisons de quatre principes. A vrai dire, cette doctrine prétendument secrète, est loin d’être une innovation : au second livre de son Traité « De la génération et de la corruption », Aristote (IVe s. av. JC) avait déjà proposé un essai d’explication de la constitution des corps simples à partir de quatre qualités élémentaires jouant le rôle de contrariétés premières : le chaud et le froid ; le sec et l’humide2 . Voilà donc la source de cette doctrine prétendument révélée par le « Maître de l’univers au sage Bélinous » (nom arabe de Appolonios de Tyane). Pour ce dernier, les quatre qualités primordiales se différencient au sein d’une unité indivise, de sorte que tous les êtres apparaissent comme des modalités de cette unique substance. La théorie d’Appolonios présentant la constitution des individus à partir des combinaisons des qualités premières n’est guère plus originale : nous la retrouvons également chez Aristote, et de manière bien plus approfondie. Le Stagyrite (= Aristote) constate que la combinaison des qualités élémentaires – après avoir éliminé les contraires qui ne peuvent coïncider dans le même élément – conduit à isoler quatre couples : le (chaud – sec), le (chaud – humide) ; et inversement : le (froid – humide) et le (froid – sec). Il en conclut : « Ces quatre couples sont attribués, comme une conséquence logique de notre théorie, aux corps qui nous apparaissent simples : le feu, l’air, l’eau et la terre » (II, 3, 330 b1). Au moyen de ces quatre éléments, Aristote va développer une ébauche de « chimie élémentaire ». Il va même étudier la vitesse relative de la transformation réciproque des éléments : ainsi sous l’effet de la chaleur, l’eau se transformera plus rapidement en air que la terre en feu.

En fait, Appolonios ne retient d’Aristote que ce qui lui paraît utile dans sa recherche de moyens pratiques pour transformer les corps. Le Stagyrite adopte une attitude scientifique : il cherche l’intelligibilité des corps naturels et de leurs transformations en termes d’un nombre bien déterminé de substances élémentaires. Le mage de Tyane, lui, cherche à maîtriser ces transformations, à « connaître comment on peut détourner les êtres de leur nature primitive » en jouant sur « les affinités et les oppositions que ces principes ont entre eux ». Il met ainsi la science élémentaire d’Aristote au service d’une recherche de pouvoir sur la nature.

La doctrine des quatre qualités élémentaires ou des quatre éléments n’a bien sûr de nos jours plus aucune valeur scientifique. Mais elle est toujours une clé symbolique utilisée en alchimie pour maîtriser l’énergie occulte supposée soutenir et diriger les transformations naturelles étudiées par les diverses sciences. En maîtrisant les transformations au sein de cette sub-stance (au sens étymologique du terme), le mage pourrait ainsi prétendre acquérir « une sorte de toute-puissance relative et agir surhumainement » (Eliphas Lévi) ; à condition de recourir à l’aide des entités (peu recommandables !) gouvernant les plans occultes.

Notes :
  1. Trad. A. I. Silvestre de Sacy ; cité dans Hermès Trismégiste, La Table d’Emeraude, Les Belles Lettres, Paris, 2002. [retour]
  2. Cette doctrine fut élaborée en premier par Empédocle, de qui Aristote l’a reprise. [retour]