Vivre dans le monde.

Verrouillé
Jean-Louis HUMBERT

Vivre dans le monde.

Message par Jean-Louis HUMBERT »

Progresser dans sa vie spirituelle ne me semble pas réellement un choix, mais en quelque sorte une attraction à laquelle il est difficile de résister lorsque l'on s'efforce de vivre en accord avec sois-même. C'est pour moi un peu comme une pente sur laquelle quelqu'un nous pousse.
Pente sur laquelle il me semble voir les questions s'effacer l'une l'autre sans qu'une réponse n'apparaisse, juste à chaque fois un peu plus de confiance et de certitude que la réponse est Jésus-Christ.
Mais cette place est destinées aux questions. Voilà donc mon interrogation sur cette route:
Comment parvenir à vivre dans le monde tout en restant par mes convictions et mes valeurs hors du monde ?

P.Joseph-Marie

Re: Vivre dans le monde.

Message par P.Joseph-Marie »

Le terme « monde » prend deux sens, ce qui ne simplifie pas les choses.
Au premier sens, disons johannique (bien que dans le quatrième Evangile l’autre sens apparaisse aussi), le monde représente le domaine d’action du Tentateur, de l’Ennemi de Dieu et de l’homme. En ce sens, nous n’appartenons pas au monde.
Mais le monde est aussi le lieu de l’avènement du Royaume : depuis la Résurrection, l’Esprit est à l’œuvre pour « faire toutes choses nouvelles ». Et le chrétien est appelé à collaborer à ce travail d’enfantement.
Je lis dans la Constitution pastorale sur l’Eglise dans le monde de notre temps (Gaudium et Spes, 39) :

« Nous ignorons le temps de l'achèvement de la terre et de l'humanité, nous ne connaissons pas le mode de transformation du cosmos. Elle passe, certes, la figure de ce monde déformée par le péché ; mais, nous l'avons appris, Dieu nous prépare une nouvelle terre où régnera la justice et dont la béatitude comblera et dépassera tous les désirs de paix qui montent au coeur de l'homme. Alors, la mort vaincue, les fils de Dieu ressusciteront dans le Christ, et ce qui fut semé dans la faiblesse et la corruption revêtira l'incorruptibilité. La charité et ses oeuvres demeureront et toute cette création que Dieu a faite pour l'homme sera délivrée de l'esclavage de la vanité.
Certes, nous savons bien qu'il ne sert à rien à l'homme de gagner l'univers s'il vient à se perdre lui-même, mais l'attente de la nouvelle terre, loin d'affaiblir en nous le souci de cultiver cette terre, doit plutôt le réveiller: le corps de la nouvelle famille humaine y grandit, qui offre déjà quelque ébauche du siècle à venir. C'est pourquoi, s'il faut soigneusement distinguer le progrès terrestre de la croissance du règne du Christ, ce progrès a cependant beaucoup d'importance pour le royaume de Dieu, dans la mesure où il peut contribuer à une meilleure organisation de la société humaine.
Car ces valeurs de dignité, de communion fraternelle et de liberté, tous ces fruits de notre nature et de notre industrie, que nous aurons propagés sur terre selon le commandement du Seigneur et dans son Esprit, nous les retrouverons plus tard, mais purifiés de toute souillure, illuminés, transfigurés, lorsque le Christ remettra à son Père "un royaume éternel et universel: royaume de vérité et de vie, royaume de sainteté et de grâce, royaume de justice, d'amour et de paix". Mystérieusement, le royaume est déjà présent sur cette terre; il atteindra sa perfection quand le Seigneur reviendra. »

Nathalie

Re: Vivre dans le monde.

Message par Nathalie »

"J'ai vu plus de spiritualité et de joie lorsque les corps ont à peine l'essentiel que lorsqu'ils sont dans une grande maison. Nous n'occupons qu'une cellule. Nous ne passons pas le temps à regarder les murs et notre séjour y sera aussi bref que notre vie. Vivre pauvrement, à l'image de notre Jésus, n'exige qu'un petit et délectable effort". (Thérèse d'Avila, "Fondations", chap 14)
Tous les saints insistent sans détour sur ce point et l'évangile de ce jour me ramène à cette cruciale question : sans le dépouillement le plus radical, comment me conformer à l'image du Christ ? Comment désirer de toute mon âme m'unir à Jésus tout en bénéficiant d'un certain confort matériel ? Même en réalisant de petits sacrifices, je perçois une incompatibilité. Le Seigneur me donne le courage de supprimer progressivement tout ce qui m'apparaît superflu (télévision ...) mais il me semble que seule la vraie pauvreté évangélique peut nous configurer à Jésus et nous amener à la perfection (jointe au feu de la charité). Cette voie demeure-t-elle possible pour un laïc ? Et de quelle façon ?

P.Joseph-Marie

Re: Vivre dans le monde.

Message par P.Joseph-Marie »

Ce désir vous honore. Mais vous savez que la pauvreté réside davantage dans le détachement que dans la non-possession. Bien sûr il ne faut pas se payer de mots et il est bon de viser à éliminer le superflu comme vous le faites. Mais il faut garder ce qui convient à votre état de vie dans le monde (éventuellement ayant charge de famille).
Je vous suggère sur ce point le bon sens de Saint François de Sales, qui écrivait en substance dans son ouvrage (un « classique » que je vous recommande chaudement) « Initiation à la vie dévote » : il serait absurde qu’une mère de famille cherche à vivre comme un religieux ou qu’un évêque imite un moine. L’Eglise a canonisé des Rois et des Reines qui avaient su garder l’esprit de pauvreté au milieu d’une certaine aisance.

Vincent Périchon

Re: Vivre dans le monde.

Message par Vincent Périchon »

Les rois et les reines canonisées vivaient dans l'aisance, c'est un fait. On ne peut pas demander à un laic de vivre comme un moine en est un autre, mais il y a quelque chose qui me tracasse:
Le roi est riche et il n'a peut être jamais chercher à l'être; le moine est pauvre mais c'est pour lui un choix (que dis-je, une délivrance..). Mais pour quelqu'un qui vit modestement et qui se dit qu'il faut qu'il trouve un autre travail pour faire vivre sa famille dans une maison, dans un cadre idéal, comment doit-il procéder?
Dans cette optique là, il devra faire un choix en délaissant sa petite vie (qui est pour moi spirituellement plus seine et plus facile) pour laisser un peu plus de champs à son "ambition" qui sera la seule modératrice d'un cadre familial meilleur.
A partir de là, j'ai peur que notre homme finisse par s'attacher à ce qu'il "gagne", c'est quelque chose d'humain. (contrairement au roi qui a mais ne construit rien pour "gagner", le détachement est plus aisé). Comme on dit "là où est ton trésor, là aussi sera ton coeur", son action de départ qu'il avait fait dans une bonne intention dans le fond risque en fait de le perdre spirituellement par un attachement à la forme car l'homme a besoin de forme pour idéaliser puis vivre le fond de cette même fome.
Le matériel est un besoin et non une fin en soi, mais humainement avec toute sa faiblesse, l'idéal de vie que notre homme s'est créé, si pur soit-il dans l'intention, ne montre-t-il pas que l'ambition est une chose que l'on peut opposer à la providence?
L'ambition est-elle pour l'athée?
Je vous transmets ma profonde amitié, père..

P.Joseph-Marie

Re: Vivre dans le monde.

Message par P.Joseph-Marie »

Il me semble qu’on peut sortir de l’impasse en distinguant entre la fin et les moyens. Le bien-être matériel ne saurait être une fin en soi ; mais s’il est recherché comme un moyen au service d’une fin supérieure - à savoir par exemple le bien-être de ma famille, c'est-à-dire le bien-être des personnes qui me sont confiées - alors il se justifie pleinement.
Il nous faut cependant rester dans une attitude de discernement afin que le moyen ne s’érige pas subtilement en finalité inavouée, nous privant de ce don précieux qu’est la liberté spirituelle ; car rien n’est plus aliénant que la course à l’avoir et au pouvoir.
L’ambition du chrétien est de devenir un saint ; c'est-à-dire d’accueillir pleinement la vie filiale pour laquelle il est créé. C’est ainsi qu’il entre dans son héritage, puisqu’il est héritier avec le Christ de la vie divine : « L'Esprit en personne se joint à notre esprit pour attester que nous sommes enfants de Dieu. Enfants, et donc héritiers ; héritiers de Dieu, et cohéritiers du Christ, puisque nous souffrons avec lui pour être aussi glorifiés avec lui » (Rm 8, 16-17). Cette sainteté s’acquiert par la recherche, avec l’aide de la grâce, de la perfection de l’état de vie qui est le nôtre. Or cette perfection peut fort bien inclure une légitime ambition au sein du monde, à condition que cette ambition matérielle demeure subordonnée à l’ambition première, d’ordre spirituel.
Heureux de te saluer, Vincent !

Jean-Louis HUMBERT

Re: Vivre dans le monde.

Message par Jean-Louis HUMBERT »

Un autre élément me semble intervenir dans notre action professionnelle, c'est "l'utilisation" du travail que nous produisons. En effet, nous nous donnons souvent bien du mal et dépensons notre énergie, non seulement pour assurer à nos proches confort et bien être, mais pour servir des hommes, actionnaires, dont l'objectif est avant tout de gagner toujours plus d'argent et d'être toujours plus puissant. Ce point me géne considérablement car je me trouve ainsi agir pour des valeurs que je ne reconnais pas.

Un merci de plus père pour le temps que vous nous consacrez.

P.Joseph-Marie

Re: Vivre dans le monde.

Message par P.Joseph-Marie »

Je crois ici encore qu’il faut bien distinguer entre la fin et les moyens. Votre fin – apporter un certain confort à votre famille - est incontestablement louable. Les moyens pour atteindre cette fin doivent être bon eux aussi : un des premiers principes de morale dit en effet que la fin ne justifie jamais les moyens ; ce qui veut dire que pour atteindre une fin bonne, il n’est pas licite d’utiliser des moyens qui seraient mauvais.
Autrement dit, il ne serait pas licite de travailler pour une entreprise malhonnête. Pour donner un cas précis : un de mes amis a refusé un poste de directeur d’hôpital car il aurait été obligé de tolérer que les médecins de cet hôpital fassent des avortements, ce qu’il ne pouvait accepter en conscience.
On ne peut cependant pas dire qu’une entreprise qui cherche à faire du bénéfice soit malhonnête : elle suit la logique de l’économie de marché selon laquelle il faut une croissance continue. Il n’y a pas de contradiction à travailler dans un contexte qui vise une autre finalité que celle que vous avez choisie pour votre vie personnelle, à condition que vous ne soyez pas amené à être complice d’actions malhonnêtes.

Verrouillé