Le temps de l’Avent est le temps du désir, de la douceur et de la joie. Il nous introduit au cœur du mystère de l’Incarnation : « le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous. » (Jn 1,14). Notre élan vers la crèche semble n’être que spontanéité et confiance limpide…

Un combat spirituel, terrible parce que latent, accompagne en réalité notre préparation à Noël. En effet, « il est venu chez lui, et les siens ne l’ont pas reçu. » (Jn 1,11) Ceux qui ont connu Jésus enfant sont restés aveugles sur sa divinité : « N’est-il pas le fils du charpentier ? Sa mère ne s’appelle-t-elle pas Marie ? » (Mt 13,55). Comment n’ont-ils pas vu ? Et nous, à leur place, aurions-nous vu ? Ces questions rappellent que la vie à Nazareth est enveloppée d’obscurité et de secret. L’Avent est le temps de la nuit et du silence. À travers la ténèbre et l’épaisseur des siècles, le cri de Moïse oriente notre préparation à Noël :

« Fais-moi voir ta gloire »

Se mettre en marche vers la crèche commence par l’acceptation de cette terrible réalité : nous non plus, nous n’aurions pas reconnu Dieu qui nous visite. « Ils ont des yeux et ne voient pas. » (Jr 5,21)

Cela nous paraît impossible ? Comment manquerions-nous Jésus alors que l’attendons ? Comment resterions-nous dans l’ignorance du Messie alors que nous avons reconnu la sainteté de Jean-Paul II et celle de Mère Teresa ? Mais nous n’avons connus ces derniers qu’à la lumière des projecteurs. Nous n’avons pas vécu avec eux. Or Jésus n’avait pas de fonction au Temple, il ne siégeait pas sur le trône de David, il ne participait à la vie politique et sociale en aucune manière remarquable, il n’habitait même pas Jérusalem. Il était un parmi les autres, membre d’une famille pauvre vivant dans une humble bourgade, travaillant dans un atelier quelconque.

« Fais-moi voir ta gloire »

Mettons-nous en quête. Comment reconnaître le Seigneur ? La première approche est aisée : assurément, il ne mènerait pas une vie désordonnée, étrangère à la piété. Il faudrait plutôt le rechercher parmi les personnes dont l’attitude n’attire pas les reproches. Le discernement deviendrait délicat car les apparences sont trompeuses. Certains, en effet, ne sont convenables que d’extérieur ; à l’intérieur, ils sont dépourvus de sens spirituel authentique, ils ont davantage souci d’eux-mêmes que d’élan pour le Bon Dieu. On pourrait dire qu’ils sont convenables parce que cela relève de leur intérêt propre, parce que cela ne compromet pas leur amour du monde. D’autres, au contraire, vivant la même vie ordinaire et tranquille, éprouvent un ardent désir du Ciel et s’efforcent d’y parvenir. Ils font tout leur possible pour renoncer au monde et être obéissants à Dieu. Enfin, la plupart se situent entre les deux. Bien qu’ils aiment plaire à Dieu, ils n’ont guère d’enthousiasme à se détacher du monde, ils tentent de satisfaire l’un sans abandonner l’autre — ils nous ressemblent beaucoup. Comment discerner ? La vraie piété ne peut exister sans des actes accordés, mais les actes vertueux sont souvent secrets. À nos yeux, tous ces gens se ressemblent ! Et nous prétendons reconnaître le Messie alors que nous pouvons pas nous évaluer nous-mêmes ?

« Fais-moi voir ta gloire »

Une chose semble assurée : un saint homme, une personne authentiquement spirituelle, tout semblable aux autres qu’elle puisse être en apparence, détient une puissance d’attraction sur ceux qui cherchent Dieu. Il semble qu’une communauté de désir fasse se reconnaître entre eux les enfants de Dieu. Voilà d’ailleurs une belle manière d’évaluer nos dispositions intérieures : les saints exercent-ils une influence sur nous ? Avons-nous envie de les imiter, de pratiquer leurs enseignements, de leur ressembler ?

À suivre ces questions, on réalise qu’il est plus facile d’admirer les saints du passé. Quand Jean-Paul II et Mère Teresa étaient parmi nous, qu’avons-nous fait pour leur ressembler ? Pour eux comme pour les autres, nous réalisons après coup que nous avons peu profité de leur présence, que nous aurions pu mieux faire. Ainsi, nous connaissons tous un saint homme que nous n’avons pas assez fréquenté, un saint confesseur que nous avons trop peu sollicité, une sainte femme dont la ferveur ne nous a pas assez influencé. Dans le fond, nous savions, mais nous ne les avons pas compris, pas suffisamment. Nous ne trouvions pas cela assez urgent, ou pas assez facile.

De fait, plus un homme est saint, moins il est compris par les hommes mondains. Dès lors, nous qui sommes trop liés à l’esprit du monde, comment aurions-nous distingué le Messie ? Nous aurions bien reconnu de la vertu en lui, nous l’aurions même trouvé estimable, mais aurions-nous vu en lui le Très Saint ? Les siens ne l’ont pas reconnu. Est ici dévoilée l’illusion que fréquenter le Seigneur au quotidien, dans son village de Nazareth, nous aurait fait grandir en sainteté. Au contraire, il s’avère que nos complicités avec le péché nous empêchent de reconnaître Jésus. Nous aurait-il révélé son identité, nous ne l’aurions pas cru. Aurions-nous vu ses miracles, mangé le pain distribué sur la montagne, nous aurions oublié, nous serions passés à autre chose.

Frères et sœurs, ces considérations vous semblent discutables ou oiseuses ? Écoutez prêcher le cardinal Newman :

Nous croyons que le ciel sera un lieu de bonheur pourvu que nous y arrivions. Mais, selon toute probabilité, à en juger d’après ce qui arrive ici-bas, un mécréant, transporté au ciel, ne saurait pas qu’il est au ciel. Sans pousser plus avant cette question, je me demande, à l’inverse, si le fait de se trouver au ciel, avec le poids de son impiété, ne constituerait pas pour lui un réel supplice et n’allumerait pas en son être les flammes de l’enfer.

Le bienheureux J.-H. Newman explique ainsi que nous ne sommes pas sur terre pour « gagner notre paradis », mais pour nous y acclimater. Si nous entretenons l’image païenne d’une entrée dans l’éternité décidée au penchant d’une balance, les actes bons de notre vie sur un plateau et les actes mauvais sur l’autre, nous passons à côté de l’essentiel de notre pèlerinage terrestre : devenir compatibles avec la sainteté de Dieu. Pour l’illustrer par une autre image, disons qu’un pécheur entrant au paradis souffrirait les tourments l’enfer de la même manière qu’un homme plongé au fond de l’océan suffoquerait : ce n’est pas son milieu de vie. De même, notre endurcissement dans le péché nous rend étrangers à la sainteté de Dieu, il nous la cache, il nous empêche de comprendre le Seigneur et de le voir clairement.

« Fais-moi voir ta gloire »

À celui qui veut voir Dieu, s’impose donc la nécessité de lui ressembler. Lors de la pleine manifestation de notre identité de fils de Dieu, révèle saint Jean, « nous lui serons semblables car nous le verrons tel qu’il est. » (1Jn 3,2). Pour voir Dieu, il faut être comme lui. Ainsi, pour reconnaître le Fils unique de Dieu dans l’enfant de la crèche, il faut renoncer à tout ce qui n’est pas filial.

Or la vie filiale est une vie ecclésiale. Seuls les fils voient dans l’Église le corps du Seigneur. Comment traitons-nous ce corps (cf. Ac 9,4) ? Comment voyons-nous ce corps ? Et les pauvres, les faibles, des affligés, comment les voyons-nous ? Seuls les fils voient en eux des frères. Eux aussi sont les signes et les instruments de la présence du Christ parmi nous (cf. Mt 25,40). Cet itinéraire ouvre surtout à l’adoration eucharistique. À quel point sommes-nous capables de reconnaître la présence du Seigneur en la sainte Hostie ?

Rappelons-nous une anecdote de la vie de sainte Catherine de Sienne (docteur de l’Église). Elle priait tout le temps. Souvent seule, elle égrainait son chapelet. Nous savons combien cet exercice familier peut être difficile. Dire le chapelet, surtout seul, peut relever du combat contre les nombreuses obligations auxquelles nous nous devons et, plus encore, contre nos très nombreuses distractions. Mais sainte Catherine avait trouvé un moyen efficace de fuir la tentation : elle priait avec son ange gardien. Ainsi, ils allaient et venaient tous les deux, à l’ombre du cloître, récitant le rosaire. Et Sainte Catherine d’ajouter à chaque dizaine quelques dévotions en complément du gloria ; elle honorait ainsi « Jésus présent dans la Sainte Eucharistie ». Ce qu’entendant, son ange l’interrompit : « il faut dire ‘Jésus réellement présent dans la Sainte Eucharistie’ ; désormais tu ajouteras ‘réellement’. » L’insistance de l’ange nous est destinée, davantage qu’à sainte Catherine. Elle rappelle combien nous sommes aveugles sur la présence réelle et personnelle de Jésus en son Eucharistie.

 « Fais-moi voir ta gloire »

Frères et sœurs, ce mois-ci rapprochons-nous de Jésus Eucharistie. Plongeons nos regards dans l’adorable Hostie. Ouvrons nos cœurs au Fils unique de Dieu. Que par son Esprit, il consume en nous tout ce qui n’est pas filial, pour qu’au matin de Noël nous discernions sa présence. Puisse la Vierge de l’Avent éduquer nos âmes à l’écoute attentive qui discerne la Présence invisible mais réelle du Celui qui vient pour nous sauver.

 

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