Le mois de novembre clôture l’année liturgique ; les textes de la liturgie dominicale sont, au sens propre, apocalyptiques, c’est-à-dire qu’ils posent un regard spirituel sur les temps que nous vivons.  Ils annoncent que la résurrection du Christ a tout changé : la religion, l’histoire, la philosophie, la politique, la création tout entière, tout ce que l’homme connait doit désormais être réinterprété à partir de la victoire de la Croix. La résurrection du Christ menace les règnes mondains et offre à tous les hommes le royaume des Cieux, répondant à la longue attente des fils de Dieu.

Cependant, les Apôtres en témoignent, « il nous faut passer par bien des épreuves pour entrer dans le royaume de Dieu. » (Ac 14,22) On voudrait confusément que le Christ ait souffert à notre place, que les persécutions endurées par les premiers chrétiens fussent liées à la période révolue des commencements. Il n’en est rien. Une vie chrétienne authentique est toujours marquée par la souffrance. Sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix dit clairement (La science de la Croix, IV) :

Remarquez que le Saint-Esprit ne nous enseigne pas qu’il est de la bienséance, qu’il est utile, ou qu’il vaut mieux souffrir ; mais il dit très clairement qu’il le faut. Il faut donc le faire : il n’y a point à délibérer.

Sur ce chemin, le Bon Pasteur nous encourage et nous réconforte : « Heureux tous ceux qui sont persécutés pour la justice, car le royaume de Cieux est à eux. » (Mt 5,10) Nous résistons cependant, déployant tout notre art du compromis pour tenter d’échapper à la persécution. On envisage par exemple d’adopter en société une attitude discrète, limitant l’expression de notre foi à la sphère privée, renonçant à toute profession publique. Nous imaginons qu’il serait possible de vivre en hommes religieux, au cœur du monde, mais sans que cela se sache. Illusion. Saint Paul énonce en effet une loi générale, sans exception :

« Tous ceux qui veulent vivre en hommes religieux dans le Christ Jésus subiront la persécution. »

D’où cela vient-il ? Ceux qui rejettent le Christ et son évangile, totalement ou partiellement, l’expliquent : le disciple vivant avec la Sagesse de l’Évangile « est un démenti pour nos idées, sa seule présence nous pèse ; car il mène une vie en dehors du commun, sa conduite est étrange. » (Sg 2,14-15) Souvenons-nous de Loth qui prétendit s’établir à Sodome et jouir de la prospérité de la cité magnifique sans renier la foi de ses pères. Il fut toujours considéré comme un étranger et fut finalement traité en ennemi : « À toi, nous ferons plus de mal qu’à eux ! » (Gn 19,9) L’esprit du monde ne s’accommode pas des fils de Dieu. Il ne souhaite pas seulement qu’ils se taisent, mais qu’ils disparaissent. Dès lors, les fils de Dieu « ont subi l’épreuve des moqueries et des coups de fouet, des chaînes et de la prison. Ils furent lapidés, sciés en deux, massacrés à coups d’épée. Ils allèrent çà et là, vêtus de peaux de moutons ou de toisons de chèvres, manquant de tout, harcelés et maltraités – mais en fait, c’est le monde qui n’était pas digne d’eux ! Ils menaient une vie errante dans les déserts et les montagnes, dans les grottes et les cavernes de la terre. » (He 11,36-38)

En quoi la conduite des chrétiens est-elle insupportable ? Ils rappellent aux hommes l’existence de Dieu. Ils témoignent qu’on ne peut à la fois connaître le bonheur et rejeter le vrai Dieu. Alors, pour justifier leur aveuglement, leurs bourreaux prétendent qu’il n’existe aucun homme réellement pieux. La loi de Dieu serait hors d’atteinte et invivable, pour tous. Dans cette logique, les chrétiens apparaissent comme des menteurs. En somme, la haine de Dieu engendre le rejet de ses serviteurs ; la persécution repose sur l’accusation d’hypocrisie.

« Tous ceux qui veulent vivre en hommes religieux dans le Christ Jésus subiront la persécution. »

Tous les chrétiens vivant pieusement sont persécutés, mais toutes les persécutions ne mènent pas à la mort : critiques malveillantes, calomnies, dérision, mauvaise foi, regards froids, propos grossiers et insultes constituent les épreuves les plus courantes. On pourrait entreprendre un examen de conscience sur le seul critère de la persécution que suscitent toujours la droiture, la pondération, le respect, une bonne conscience appliquée aux préceptes divins, la régularité dans la vie de prière et la constance dans la fréquentation des sacrements. Seule l’absence des vertus soustrait le chrétien aux attaques du monde.

Les persécutions se manifestent aussi dans les incitations à mal agir. Certains poussent en effet à des actes répréhensibles, comme dire un mensonge, faire quelque chose qui n’est pas totalement honnête, fréquenter des milieux ou des personnes qu’il ne faudrait pas côtoyer, tenir des propos contre le Christ ou contraires à l’enseignement de l’Église afin de respecter l’uniformité idéologique du groupe, etc. Ces demandes sont formulées avec insistance ; venant de personnes ayant un pouvoir sur nous, elles se font menaçantes. Mais nul ne peut accepter de contredire sa conscience, surtout pour des actes conduisant peu à peu à renier Dieu. Saint Jean-Paul II l’enseignait déjà en 2003 (Ecclesia in Europa, 9) :

La culture européenne donne l’impression d’une « apostasie silencieuse » de la part de l’homme comblé qui vit comme si Dieu n’existait pas.

Il ne faudra pas s’étonner d’être traité d’hypocrite ou de tout autre nom. Peu importe. Ce n’est que le début. Viennent ensuite les actes interprétés faussement, les paroles détournées de leur droite intention, les mensonges et les calomnies, toutes sortes de méchancetés que croiront même ceux dont l’estime compte pour nous. Cette souffrance est grande, mais le prophète exhorte à ne pas s’y arrêter : « Et toi, fils d’homme, ne les crains pas, ne crains pas leurs paroles. Ils sont pour toi épines et ronces, tu es assis sur des scorpions. Ne crains pas leurs paroles ; devant eux ne t’effraie pas – c’est une engeance de rebelles ! » (Ez 2,6) Gardons la bonne humeur qui se nourrit de la confiance en Dieu. Au temps opportun, Dieu agit promptement et dissipe les soupçons, si cela est bon. Résister à la tentation d’être infidèle à l’amour du Christ doit demeurer notre seule préoccupation car rien n’est pire que s’éloigner de Dieu. Le Christ, qui est sans tâche, a subi pour nous beaucoup plus de souffrances que nous n’en souffrirons jamais pour lui, nous qui sommes pécheurs.

« Tous ceux qui veulent vivre en hommes religieux dans le Christ Jésus subiront la persécution. »

Conscients de notre injustice, faisons la part des choses. Il convient de ne pas se donner trop d’importance. Ce combat nous dépasse. L’Ennemi ne s’intéresse à nous que dans la mesure où il vise le Christ. L’enjeu concerne le salut des hommes. Trouvons donc dans la persécution une occasion de remporter de belles victoires sur l’Ennemi. Au lieu de chercher à nous protéger de l’inévitable, travaillons à gagner des âmes au Christ.

Ne nous risquons pas à évaluer la vie de ceux qui nous persécutent, détournons notre esprit de tout jugement, ne prenons pas un air sombre et affecté. La persévérance dans la bonté envers ceux qui sont enclins au mal est le chemin de leur conversion. Prions pour eux, surtout si leur conduite nous affecte personnellement : Dieu attend ces prières pour ébranler leur cœur. Souvenons-nous comment saint Paul fut gagné au Christ. Saint Augustin résume ainsi sa conversion :

Le Christ a renversé un persécuteur pour en faire un docteur de l’Église ; le frappant et le guérissant, lui donnant à la fois la mort et la vie. Agneau immolé par des loups, il change les loups en agneaux.

Les loups, nos bourreaux, sont les premiers bénéficiaires du témoignage des martyrs. Ne refusons pas à ceux qui sont dans le besoin (cf. Mt 5,42). Comme Jésus, gardons le silence au milieu des vociférations et pardonnons.

Enfin, en chacun de ces combats, ne perdons pas de vue notre indigence. Nous n’accomplirons rien de ce programme sans l’aide de Dieu. Notre fragilité nous impose de nous en remettre au Défenseur que Jésus promet (cf. Jn 14,16).  Il est appelé Esprit consolateur car il conforte les éprouvés, il leur rappelle ce que Jésus a dit : « Dans le monde, vous avez à souffrir, mais courage ! Moi, je suis vainqueur du monde. » (Jn 16,33)

Nul d’entre nous n’a résisté comme il aurait dû. Nous avons cédé à la frayeur, nous avons fui devant l’exigence du témoignage car nous nous sommes imaginé que le monde pouvait nous causer du tort. Ce n’est pas le cas, il n’y a rien à redouter, assure Jésus : « Ne craignez pas ceux qui tuent le corps sans pouvoir tuer l’âme » (Mt 10,28)

Essayons ce mois-ci de mieux vivre notre devoir de charité envers les ennemis de Dieu et de l’Église. Demandons au Seigneur de nous montrer la vraie façon de témoigner devant les hommes, afin que nous bénéficions nous aussi de la promesse : « Quiconque se sera déclaré pour moi devant les hommes, le Fils de l’homme aussi se déclarera pour lui devant les anges de Dieu. » (Lc 12,8)

 

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