Voici un des versets les plus invoqués de tout l’Évangile. Il est pourtant lié à tant de frustrations que beaucoup le citent avec amertume. « On sait bien que ce n’est pas magique, on verra bien… » D’autres se révoltent ou se résignent. Ils ont prié pour des causes justes, dans la souffrance ils se sont adressés au Ciel, mais ils ne semblent pas entendus. Enfin, la plupart affiche un détachement qui se croit raisonnable : le pouvoir de la prière est plus limité que le prétendent les prédicateurs, estiment-ils, le monde ayant toujours été le monde et, visiblement, aucune prière ne l’ayant amélioré.

Écartons une première difficulté. Notre mémoire, trop souvent, a retenu « demandez et vous recevrez ». Les deux verbes ne considèrent que nous, qui demandons et sommes exaucés. Le donateur n’est-il pas digne d’intérêt ? Par ailleurs, cette sentence est facilement comprise comme « demandez ce que vous voulez et vous recevrez exactement ce que vous avez demandé », tant la satisfaction de notre égo est la principale occupation de nos esprits. Mais il est écrit : « Petite, et dabitur vobis » (Mt 7,7), qui peut se traduire : « demandez, et il vous sera donné ». La demande dépend du passif : « il vous sera donné ». Ce dernier désigne Dieu, il est une manière de dire : « Dieu vous donnera ». Reconnaissons que ce commandement n’a d’intérêt qu’en tant qu’il concerne Dieu. Sinon, il serait faux, car personne d’autre que Dieu ne peut toujours donner — en ce sens, la traduction liturgique, plus élégante, est vague : « demandez, on vous donnera ». Dès lors, considérons en premier lieu à qui nous adressons notre demande, nous connaîtrons alors la bonne manière de la formuler.

« Demandez, on vous donnera. »

Soyons d’abord frappés par la disponibilité de notre Dieu. Comparons la magnificence du Très-Haut avec la gloire éphémère de nos rois. Rappelons-nous comment la reine Esther, désirant adresser au Grand Roi sa prière en faveur du peuple élu, risqua sa vie en s’approchant du trône sans convocation (cf. Est 4). Au contraire, que le plus humble pécheur désire présenter une requête au Très-Haut, qu’il le fasse, tout simplement :

« Demandez, on vous donnera. »

Le Roi des rois est le Dieu proche, il reçoit sans rendez-vous, il est toujours prêt à écouter (cf. Ps 120,4). Alors que les divinités et les grandeurs de ce monde tiennent leurs sujets à distance, les chrétiens s’entendent dire : « Avançons-nous avec assurance vers le Trône de la grâce, pour obtenir miséricorde et recevoir, en temps voulu, la grâce de son secours. » (He 4,16) Le bon Dieu est bien disposé à notre égard, il ne questionne pas, il donne parce que nous demandons. « Lequel d’entre vous donnera une pierre à son fils quand il lui demande du pain ? » (Mt 7,9) Le plus important n’est pas la demande elle-même, ni le pain demandé, mais le fils. Dieu voit celui qui demande parce qu’il est Père.

C’est pourquoi nous pouvons entonner avec le psalmiste : « De tout mon cœur, Seigneur, je te rends grâce : tu as entendu les paroles de ma bouche » (Ps 137,1). L’expérience du Dieu qui exauce est la nôtre car nous sommes ses fils. Et s’il nous arrive de penser que personne ne nous a donné quoi que ce soit, rappelons-nous de ne pas juger selon l’apparence (cf. Jn 7,24). Saint Bernard enseigne en effet : « Suis le jugement de la foi plutôt que ton expérience, car la foi ne trompe pas alors que l’expérience peut nous induire en erreur » (Sermons de carême n°5). C’est bien par la foi que nous sommes exaucés : « tout ce que vous demandez dans la prière, croyez que vous l’avez obtenu, et cela vous sera accordé » (Mc 11,24).

« Demandez, on vous donnera. »

Il existe pourtant des occasions où nous avons été déçus de n’être pas exaucés sans que notre foi ait été faible. Comme l’expliquer ? « Dieu est amour » (1Jn 4,16). Dès lors, tout ce qui en nous s’oppose à l’amour, comme les refus de pardonner et les désirs de vengeance, empêchent Dieu d’agir avec puissance, tant il est vrai qu’on ne peut pas à la fois résister à l’amour et s’approcher de l’amour. Le Seigneur ne dit-il pas : « Quand vous vous tenez en prière, si vous avez quelque chose contre quelqu’un, pardonnez » (Mc 11,25) ?

Ainsi, rien n’est important comme la foi et le pardon pour être exaucés. Mais explorons ce mois-ci un autre aspect, facilement négligé : Jésus transforme la prière en privilège tandis qu’elle est essentiellement un devoir. « Demandez » (Mt 7,7), « Priez » (Mt 9,38), « Persévérez dans la prière » (Col 4,2) : la prière est un impératif, elle n’est pas un pouvoir qu’il nous est loisible d’exercer selon notre bon gré. Beaucoup de nos déceptions s’expliquent par nos manquements à ce commandement.

Or, pour échapper à cette exigence, on revendique généralement ses bons sentiments et sa liberté intérieure. La prière ne doit-elle pas être entretenue à tout instant (cf. 1Th 5,17) ? On se dit que la pensée de Dieu nous accompagne tout au long de la journée, que nous ne manquons pas de lui adresser notre louange quand nous en sentons les dispositions intérieures, qu’il est inutile de fixer une heure de rendez-vous puisque Dieu est toujours à l’écoute, que les formules fixées par l’Église entravent le libre cours de nos pieuses réflexions, et bien d’autres arguments de cet ordre. Rappelons-nous alors comment le Seigneur Jésus, lui dont le cœur était tourné à tout instant vers le Père, offrit l’humble exemple de sa prière quotidienne (cf. Mt 14,23 ; Lc 6,12), ainsi que les apôtres (cf. Jn 1,45-51 ; Ac 10,9), et, avant eux, les hommes de l’Ancien Testament (cf. Dn 6,11). Enfin, aujourd’hui, la prière régulière des moines témoigne qu’ils prennent au sérieux l’enseignement du psalmiste : « Sept fois chaque jour, je te loue pour tes justes décisions. » (Ps 138,164)

Une telle insistance atteste que rencontrer le Seigneur à heure fixe constitue la voie modeste et sûre pour instaurer en nous l’attitude spirituelle juste. Le Bienheureux J.H. Newman explique qu’il est illusoire de prier sans cesse si l’on n’imprime durablement en soi les bonnes dispositions par une prière solennelle et ecclésiale (cf. Sermon du 20 décembre 1829). Il est souvent impossible de suspendre son activité sept fois par jour, mais personne ne devrait se dispenser des rendez-vous du matin et du soir. Certes, au fil des jours, les occasions d’interrompre le cycle des rendez-vous quotidiens sont nombreuses : une invitation plaisante, la rencontre enrichissante de nouvelles personnes ou de nouveaux lieux, une soirée divertissante, une lecture captivante, un déménagement, des soucis lourds ou des perspectives réjouissantes, etc. Toutes ces péripéties sont innocentes, mais elles sont une menace pour la régularité. La discipline consiste à redoubler d’attention pour que ces événements ne perturbent pas le rythme de la prière. Frères et sœurs, demandons ce mois-ci la grâce de la fidélité à la prière quotidienne — ou son renouvellement, si l’on est déjà assidu à la Liturgie des Heures).

 « Demandez, on vous donnera. »

Nous réaliserons alors combien cette prière ecclésiale est un moyen efficace d’obtenir ce que nous demandons. En effet, même seul dans sa chambre, l’orant s’unit à l’Église tout entière. Cette simple mise en situation ajuste le cœur, car les demandes formulées doivent apparaître devant le trône divin comme celles d’un fils de l’Église. Or, il existe une pratique simple pour y parvenir : prier par Jésus, le Christ, Notre Seigneur. En effet, il dit lui-même : « tout ce que vous demanderez en mon nom, je le ferai, afin que le Père soit glorifié dans le Fils » (Jn 14,13). En priant par Jésus, les demandes qui ne glorifient pas Dieu se repèrent aisément et sont délaissées sans peine.

À ce point de notre itinéraire, nous reconnaissons humblement combien « nous ne savons pas prier comme il faut » (Rm 8,26). Non seulement, nous peinons à formuler nos demandes, mais nous ne combattons pas assez généreusement pour persévérer. Pourtant, notre présence matin et soir devant notre Dieu fait partie de la pédagogie divine. Saint Augustin explique en effet : Dieu « veut par la prière exciter et enflammer nos désirs, pour nous rendre capables de recevoir ce qu’il nous prépare » (Lettre 130, à Proba). Cela veut dire qu’en abandonnant jour après jour notre cœur à l’Esprit qui fait de nous des fils (cf. Rm 8,15), nous lui permettons d’agrandir notre capacité à accueillir Dieu. Parce que les soucis de la vie attiédissent notre désir, il est nécessaire de suspendre régulièrement le cours de nos affaires pour réorienter notre désir vers Dieu, selon ce qui est écrit : « Seigneur, tout mon désir est devant toi. » (Ps 37,10) En somme, la prière est nécessaire pour recevoir ce que Dieu donne parce qu’elle fortifie notre désir en l’orientant vers Dieu et parce qu’elle prépare nos cœurs en les dilatant aux dimensions du don de Dieu.

Prier cesse alors d’être seulement devoir, et devient un acte d’amour envers le Père. Obéir, parce que Dieu demande, et seulement pour cela. Être présent à soi pour accueillir l’hôte qui frappe à la porte (cf. Ap 3,20) et le réjouir d’un : « Demandez, je vous donnerai ». Qu’on tienne avec suffisamment de cœur l’engagement de la prière quotidienne et l’on entendra la prière que Dieu nous adresse de l’aimer ; on comprendra que, dans le fond, il n’y a que lui qui soit à demander et à recevoir.

 

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