« Il comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides » (Lc 1,53)

 

Les versets 52 et 53 forment un ensemble, dans lequel les deux distiques[1] expriment chacun un contraste. Le premier souligne l’opposition entre l’action de Dieu à l’égard des potentats et des pauvres de cœur : « Il renverse les puissants de leurs trônes (v. 52a), il élève les humbles (v. 52b) ». Le second inverse l’ordre de citation : il commence par exalter l’agir divin à l’égard de ceux qui ont faim, avant de décrire l’action de Dieu à l’égard des nantis : « Il comble de biens les affamés (v. 53a), renvoie les riches les mains vides (v. 53b) ».

 

L’original grec est extrêmement avare de mots : l’absence d’articles et de pronoms confère aux deux versets une rythmique que soulignent encore les allitérations – comme par exemple la juxtaposition des termes tapeinous (dernier mot du v. 52) et peinôntas (premier mot du v. 53).

 

 

« Il comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides » (Lc 1,53)

 

De quelle faim s’agit-il ? se demande le cardinal Lustiger qui répond : « De la faim la plus fondamentale comme le suggère la béatitude de Jésus : “Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, ils seront rassasiés” (Mt 5,6). De quelle justice s’agit-il ? Non seulement de la justice entre tous les hommes, de l’équité dans la distribution des biens ou la considération des personnes ; mais de la justice divine : la sainteté même de Dieu qui est la perfection de la vie humaine. La faim qui apparaît en notre siècle est finalement, quoi qu’on en dise, la faim de la vie avec Dieu ».

 

Force est de constater que ceux qui tout au long du XXe s. proclamaient la « mort de Dieu », se sont trompés. La multiplication des propositions « spirituelles » – pour le meilleur et pour le pire – prouve si besoin est, que la dimension religieuse fait partie de la condition humaine. Et comme de nos jours il est de bon ton de rejeter la proposition de sens chrétienne, cette aspiration au mystère menace de s’enliser dans les sables mouvants de l’occulte.

 

« Il comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides »

 

Le Magnificat nous ramène à l’appétit insatiable de l’homme pour Celui qui l’a créé, et qui désire ardemment nous combler en nous donnant part à sa propre vie. « Celui qui vient à moi n’aura plus jamais faim ; celui qui croit en moi n’aura plus jamais soif. Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle ; et moi, je le ressusciterai au dernier jour » (Jn 6, 35.54). Dans le Pain et le Vin eucharistiques, Dieu lui-même s’offre en nourriture pour « combler de biens les affamés », c’est-à-dire pour rassasier notre faim de Lui.

 

Mais Jésus ajoute également dans le même discours du Pain de vie : « Amen, amen, je vous le dis : si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme, et si vous ne buvez pas son sang, vous n’avez pas la vie en vous » (Jn 6,53). Ceux qui refusent de reconnaitre que les Paroles du Christ « sont esprit et qu’elles sont vie » (v. 63) ; ceux qui se contentent des biens éphémères de ce monde, s’en vont les mains vides. Aujourd’hui encore, Notre-Seigneur s’adresse à eux comme aux chrétiens de l’Eglise de Laodicée : « Tu dis : “Je suis riche, je me suis enrichi, je ne manque de rien”, et tu ne sais pas que tu es malheureux, pitoyable, pauvre, aveugle et nu ! Alors, je te le conseille : achète chez moi, pour t’enrichir, de l’or purifié au feu, des vêtements blancs pour te couvrir et ne pas laisser paraître la honte de ta nudité, un remède pour l’appliquer sur tes yeux afin que tu voies » (Ap 3, 17-18).

 

« Il comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides »

 

Le Cantique de Marie anticipe le renversement des situations proclamé dans les Béatitudes : « Heureux les pauvres de cœur, car le royaume des Cieux est à eux » (Mt 5,3). Mais « quel malheur pour vous, les riches, car vous avez votre consolation » (Lc 6,24). Notre verset est promesse de vie pour tous ceux dont le cœur s’est détaché des choses de la terre, afin de mettre toute leur espérance en Celui qui, possédant tous les trésors de la Divinité, a voulu se faire pauvre pour l’amour de nous, afin de nous rendre participants de ses richesses divines (cf. 2 Co 8,9).

 

Comment ne pas évoquer ici la rencontre de Jésus avec « le jeune homme riche » (Mc 10, 17-22) : lui aussi s’en est allé les mains vides à cause de ses grands biens. Jésus pourtant ne fait que répondre à sa question : « Bon Maître, que dois-je faire pour avoir la vie éternelle en héritage ? » (v. 17). Dans l’ordre du « faire », il est invité à vendre tout ce qu’il a et à le donner aux pauvres (v. 21) ; ce qui le conduit à un « avoir » qui est loin d’être méprisable : « tu auras un trésor au ciel » (v. 21). Ce trésor, cette « seule chose qui lui manque », n’est autre que Jésus lui-même, puisque Notre-Seigneur ajoute : « Puis viens, suis-moi ». Le jeune homme était hélas trop attaché à ses richesses matérielles pour pouvoir s’en séparer et réorienter son désir sur l’essentiel. On peut espérer cependant que ce ne fut pas la seule rencontre : gageons que la Parole du Maître se sera frayé un chemin jusqu’à son cœur, et y aura fait naître une faim de vérité que Jésus viendra combler en temps voulu, c’est-à-dire dès qu’il aura consenti à ouvrir ses mains en vue du partage.

 

« Il comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides »

 

Le cardinal Barbarin applique ce verset à la réconciliation : « La même miséricorde touche le pauvre quand il se voit comblé, et le riche lorsqu’il se voit désencombré. Chaque fois que se vit le pardon du Seigneur, je peux le dire : me voici tombé de mon trône mais élevé par le Seigneur. J’étais affamé de grâce et mes mains sont vidées de leurs péchés ». Heureux dépouillement qui creuse en nous une réceptivité nouvelle pour la grâce divine. Mais cette libération de ce qui nous encombre, nous aliène, est encore l’œuvre de Dieu : la miséricorde est toujours une initiative divine à laquelle je suis invité à consentir en reconnaissant mon péché, et en confessant ma faim d’une justice qui ne vienne pas de moi, « mais celle qui vient de la foi au Christ, la justice venant de Dieu, qui est fondée sur la foi » (Ph 3,9).

 

Qu’il est triste et redoutable d’être « renvoyé par Dieu les mains vides » alors qu’il est « riche en miséricorde : à cause du grand amour dont il nous a aimés, nous qui étions des morts par suite de nos fautes, il nous a donné la vie avec le Christ » (Ep 2, 4-5).

 

Unissons notre prière à celle de saint Jean Eudes pour tous les hommes qui se croient riches, alors qu’ils sont pauvres, « malheureux, pitoyables, pauvres, aveugles et nus » :

 

« O Mère de miséricorde,

 

qui, par vos prières et mérites,

 

avez avancé le temps de l’Incarnation du Sauveur du monde,

 

avancez encore, s’il vous plaît, le temps désirable de cette grande conversion,

 

qui est si nécessaire pour le salut de tant d’âmes qui périssent tous les jours.

 

Hélas ! ayez-en pitié, ô Mère de grâce,

 

et priez votre Fils qu’il ait pitié de l’ouvrage de ses mains,

 

qu’il ait compassion de tant de douleurs que son humanité sainte a souffertes,

 

et du précieux sang qu’elle a répandu pour sauver les âmes

 

qui descendent continuellement dans les enfers. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] Réunion de deux membres de phrase formant une unité de sens.

 

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