La seconde partie du v. 48 introduit une considération d’un ordre totalement différent de ce qui précède. Cette incise trouble le cours de l’hymne, au point de rendre nécessaire la répétition de la conjonction causale « oti, car » (omise dans les traductions), qui introduisait le v. 48. Celle-ci sera reprise au début du v. 49 : « Car il s’est penché sur son humble servante… » (48a) ; « Car le Puissant fit pour moi des merveilles… » (49). Le v. 48b apparait ainsi comme une glose ou une parenthèse, séparant l’une de l’autre deux propositions qui constitueraient normalement un distique : l’âme de Marie exalte le Seigneur, son esprit exulte en Dieu son Sauveur, car « Il a jeté les yeux sur l’humble condition de sa servante » (48a) et (« Le Puissant) a fait pour moi de grandes choses » (49a).

L’exégète bénédictin J. Dupont confirme cette position particulière de notre verset par la présence du seul verbe de l’hymne qui n’a pas Dieu pour sujet ; le seul verbe aussi qui s’exprime au futur. Selon le même auteur, la double référence temporelle constitue une autre particularité de ce verset : « Carvoici qu’à partir de maintenant” (littéralement), toutes les générations me diront bienheureuse ». L’avenir est envisagé de manière universelle[1] (toutes les générations) à partir du moment présent, c’est-à-dire de l’intervention divine qui vient d’avoir lieu (48a et 49a). L’Incarnation marque un tournant dans l’histoire des hommes, un point de non-retour à partir duquel plus rien ne sera pareil : en assumant notre humanité, le Fils de Dieu l’a réconciliée avec le Père, et dans l’Esprit Saint, Il l’a « rendue participante de la nature divine » (2 P 1,3).

« Désormais tous les âges me diront bienheureuse »

Cette béatitude que Marie prononce sous l’inspiration de l’Esprit Saint : « Toutes les générations me diront bienheureuse – makariousin », fait écho à celle qu’avait formulée Élisabeth en accueillant sa cousine : « Bienheureusemakariacelle qui a cru » (v. 45).

Il s’agit d’une parole prophétique que l’Esprit prononce par la bouche de Marie, son Épouse. Il annonce ainsi toutes les grâces qu’Il offrira tout au long de l’histoire aux croyants qui rendront gloire à Dieu pour l’élection de la Vierge Immaculée, et qui la féliciteront pour sa docilité, grâce à laquelle nous avons pu accueillir notre Rédempteur.

« Toutes les générations ne me proclameraient pas heureuse, médite saint Bernard, si elles ne goûtaient quelque chose de ce même bonheur qui est mien. Elles me proclameront heureuse, après avoir goûté de mon heureux Fruit. Toutes les générations, du fait de mon Fruit, seront bénies, et si toutes ainsi seront heureuses, toutes pourtant me proclameront moi singulièrement heureuse. Les générations du ciel et celles de la terre, tous les Anges et tous les élus : ce sont toutes ces générations qui me proclameront heureuse. Car le nombre des générations angéliques sera restauré en son intégrité par Celui que j’ai engendré, et la génération des hommes, maudite en Adam, sera régénérée par le Fruit béni de mon ventre pour une bénédiction éternelle. Parmi toutes ces générations et plus qu’elles toutes, c’est moi que toutes les générations proclameront heureuse.

Oui, c’est avec raison, ô Dame, que toutes les générations te proclameront heureuse, toi qui as engendré, au bénéfice de toutes les générations, le vrai et éternel Bonheur » (Commentaire du Magnificat, Sentence III, 127).

« Désormais tous les âges me diront bienheureuse »

Comme saint Bernard, saint Jean Eudes associe les Anges à cette louange universelle, car Marie, en tant que Mère du Fils de Dieu, est élevée à l’Assomption bien au-dessus de la Hiérarchie angélique, jusqu’au plus haut trône de gloire.

Bien plus : les trois Personnes divines s’unissent elles aussi à cette louange : « Le Père éternel l’honore comme la plus heureuse de toutes les femmes, la faisant Mère pour toute éternité du même Fils dont il est le Père, et lui donnant un pouvoir qui passe toutes les puissances de la terre et du ciel. Le Fils de Dieu la proclame bienheureuse, parmi toutes les nations auxquelles il fait prêcher son saint Évangile, qui contient toutes les grandeurs qu’il lui a données en la choisissant pour être sa Mère. Le Saint-Esprit la rend très heureuse et très glorieuse, la faisant sa très digne Épouse, et lui communiquant sa sainteté en un si haut degré qu’elle est la Reine de tous les Anges et de tous les Saints » (Saint Jean Eudes, Le Cœur admirable de la très sacrée Mère de Dieu, Livre X).

Même les âmes du Purgatoire, auxquelles la Vierge apporte les plus doux réconforts, la glorifient et rendent grâce à Dieu pour ses privilèges, dont elle distribue si généreusement les fruits.

C’est en effet par la Vierge que le Père se plaît à répandre sur les hommes ses enfants – qui sont devenus par la foi et le baptême les fils de Dieu et de Marie – les grâces que son Fils unique leur a méritées par sa Passion victorieuse.

« Désormais tous les âges me diront bienheureuse »

« O trois et quatre fois bienheureuse, s’écrie le saint Docteur Jean Gerson :

Bienheureuse, premièrement, parce que vous avez cru.

Bienheureuse, secondement, parce que vous êtes pleine de grâce.

Bienheureuse, en troisième lieu, parce que vous êtes bénite entre toutes les femmes et que le fruit de votre ventre est béni.

Bienheureuse, en quatrième lieu, parce que le Tout Puissant vous a fait choses grandes.

Bienheureuse, en cinquième lieu, parce que vous êtes la Mère du Seigneur.

Bienheureuse, en sixième lieu, parce que vous possédez la joie de la maternité avec la gloire de la virginité.

Bienheureuse, en septième lieu, parce que vous êtes l’incomparable, qui n’avez jamais eu et qui n’aurez jamais de semblable » (Commentaire sur le Cantique, Tract. IV, notula 1).

Saint Germain, Archevêque de Constantinople s’émerveille : « Qui ne vous admirera, qui ne vous aimera, ô très bonne Vierge ? Vous êtes notre ferme espérance, notre protection assurée, notre refuge inébranlable, notre gardienne très vigilante, notre sauvegarde perpétuelle, notre secours très puissant, notre forte défense, notre tour inexpugnable, le trésor de notre joie, le jardin de nos délices, forteresse imprenable, rempart inaccessible, le port de ceux qui sont en péril de naufrage, la caution des pécheurs, l’asile des abandonnés, la réconciliation des criminels, le salut des perdus, la bénédiction des maudits, et la procuratrice générale et publique de toutes sortes de biens. Enfin qui pourrait comprendre les effets de vos miséricordes ?

O ciel ! Ô Reine du ciel ! Soyez bénite en toutes les générations des générations. Car il n’y a point de lieu au monde dans lequel vos louanges ne soient célébrées ; et il n’y a aucun peuple ni aucune tribu de laquelle Dieu ne reçoive quelque fruit et quelque service par votre moyen » (Sermon sur la Dormition de la Vierge Marie, II).

« Désormais tous les âges me diront bienheureuse »

Le saint cardinal Hugues constate : « Toutes les générations prêchent la Mère de Dieu bienheureuse ; c’est-à-dire, toutes les nations des Juifs et des Gentils, des hommes et des femmes, des riches et des pauvres, des Anges et des hommes, parce que tous ont reçu par elle un salutaire bienfait : les hommes leur réconciliation avec Dieu, les Anges la réparation de la perte que le péché de Lucifer leur a causée. Car le Fils de Dieu a opéré le salut du monde au milieu de la terre, c’est-à-dire dans le ventre sacré de Marie, qui, par une admirable propriété, est appelé le milieu de la terre. Car il est regardé de tous côtés, comme dit saint Bernard, et par ceux qui sont dans le ciel, et par ceux qui sont dans le purgatoire, et par ceux qui demeurent dans le monde. Les premiers le regardent pour être réparés ; les seconds, pour être délivrés ; les troisièmes, pour être réconciliés.

C’est pourquoi toutes les nations vous diront bienheureuse, ô très sainte Vierge, parce que vous avez enfanté la vie, la grâce et la gloire ; la vie pour les morts, la grâce pour les pécheurs, la gloire pour les misérables. Vous êtes la gloire de Jérusalem, la joie d’Israël et l’honneur de notre peuple, parce que vous vous êtes comportée généreusement.

C’est la voix des Anges qui prononce le premier, d’autant que c’est par vous que leurs ruines sont réparées. C’est la voix des hommes qui dit le second, parce que c’est par vous que leur tristesse a été changée en joie. C’est la voix des femmes qui profère le troisième, parce que c’est par vous que leur infamie a été effacée. C’est la voix des morts qui prononce le quatrième, d’autant que c’est par vous qu’ils sont affranchis de leur captivité » (Commentaire de l’Évangile selon saint Luc, 1).

« Désormais tous les âges me diront bienheureuse »

« O Vierge sainte, mon cœur est comblé de joie, de voir que toutes les générations passées, présentes et à venir vous ont ainsi proclamée, vous proclament et vous proclameront éternellement bienheureuse ; et je supplie de tout mon cœur la très sainte Trinité de faire en sorte que cette divine prophétie s’accomplisse toujours de plus en plus par tout l’univers.

Oh ! Qui me donnera que toutes mes respirations, tous les battements de mon cœur, de mes veines, et tous les usages des facultés de mon âme et de tous mes sens intérieurs et extérieurs, soient autant de voix qui chantent continuellement, avec tous les Anges, avec tous les Saints, avec toute l’Église et avec toutes les créatures : “Bienheureuses les entrailles de la Vierge Marie, qui ont porté le Fils du Père éternel ; et bienheureuses les mamelles qui l’ont allaité”.

O bienheureuse Marie, Mère de Dieu, Vierge perpétuelle, temple du Seigneur, sacraire du Saint-Esprit, qui seule sans exemple avez été agréable à Notre-Seigneur Jésus-Christ, priez pour le peuple, intervenez pour le clergé, intercédez pour le dévot sexe féminin, et que tous ceux qui vous honorent ressentent le secours de votre bonté incomparable » (Saint Jean Eudes, Ibid.).

[1] Nous retrouverons cette ouverture sur un avenir illimité aux v. 50 et 55.

 

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