Comme nous le disions dans le commentaire du premier verset, des synonymes de l’« esprit » (pneuma) seraient : le « cœur » biblique (Ez 36,26), la « fine pointe de l’âme », la « conscience », la « chambre nuptiale du Roi » (Ste Thérèse d’Avila), la demeure de l’Esprit Saint. L’esprit désigne donc notre intériorité profonde, où nous pouvons rendre un culte « en Esprit et vérité » (Jn 4,23). C’est à cette liturgie divine, dans laquelle l’Esprit se joint lui-même à notre esprit (cf. Rm 8,16) pour prier le Père au nom de son Fils, que nous introduit la Vierge Marie par son Magnificat.

Le rapprochement de ce verset avec le Cantique d’Anne s’impose ; venue rendre grâce au Temple pour son fils Samuel que Dieu lui a accordé en réponse à sa supplication, Anne s’écrie, pleine de reconnaissance : « Mon cœur exulte à cause du Seigneur ; mon front s’est relevé grâce à mon Dieu ! Face à mes ennemis, s’ouvre ma bouche : oui, je me réjouis de ton salut ! » (1 Sam 2,1). Rendant grâce elle aussi pour sa fécondité surnaturelle, Marie emprunte les paroles inspirées des Écritures pour exprimer les sentiments profonds de son âme. Elle manifeste ainsi sa conscience que ce qui lui est advenu est l’accomplissement des promesses divines, préfigurées dans tant de conceptions miraculeuses tout au long de l’histoire du peuple d’Israël, depuis Sara jusqu’à Élisabeth en passant par Anne.

Marie laisse éclater sa joie de femme juive, qui attend le Messie, Dieu Sauveur. Nourrie au puits de la Parole, elle a reçu dans la foi, le message de l’Ange, elle porte en elle le Fils de Dieu, et elle peut le reconnaître comme son Sauveur. Son cœur est tout brûlant lorsqu’elle médite ce Mystère (cf. Lc 24,32).

Le Magnificat, comme nous lisons dans une lettre d’Adam de Perseigne (+ env. 1221), englobe l’être tout entier de la Vierge : « En Marie, la voix, la vie et l’âme exaltent le Seigneur. Sa voix chante la splendeur de la sainteté de Dieu. Sa vie reçoit par les œuvres la même gloire divine. Son âme, débordant d’amour, le rejoint en des élans de contemplation et accueille dans son esprit et dans son sein l’irrésistible magnificence de Dieu » (Lettre à André, chanoine de Tours, 14 ; SC 66, pp. 62-64).

De l’avis de bon nombre de Pères, cette exultation de Marie en présence de sa cousine, nous fait pressentir quelle dut être sa joie et son allégresse au moment de la conception. « O bienheureuse Marie, médite le moine Rupert, abbé de Deutz (1075-1129), un déluge de joie, une fournaise d’amour et un torrent de délices célestes est venu fondre sur vous, et vous a toute absorbée et enivrée, et vous a fait ressentir ce que jamais œil n’a vu, ni oreille entendu, ni cœur humain compris » (Commentaire du Cantique des cantiques, I).

« Exulte mon esprit en Dieu, mon Sauveur ! »

A la même époque et dans le même esprit, saint Bernard fait dire à Marie : « Dans l’immensité de sa joie, mon esprit a bondi hors de toute créature, et même hors de soi-même. Pour se jeter en qui ? Non pas en moi, mais en Dieu, mon Créateur, et il trouve sa joie à le connaître et à l’aimer ; et cela s’est fait non pas par moi-même, mais par la médiation de celui qui me sauve, mon Sauveur, Jésus, mon fils, singulièrement mien : il est mon Dieu, il est mon Sauveur, il est mon fils. Certes, c’est de tous et de moi qu’il est le Créateur, mais de moi seule il est le fils, et par ma médiation il est le salut de tous ».

Dieu a en effet sauvé la Vierge Marie comme chacun d’entre nous ; il l’a même sauvée de manière suréminente puisqu’il l’a préservée de tout péché par une grâce découlant de la Croix de Celui qu’elle portait en son sein et devait mettre au monde, pour qu’il puisse apporter aux hommes la Rédemption, par l’effusion de son Amour miséricordieux.

Saint Jean Eudes rapporte qu’un certain saint Antonin nous invite à rapprocher le verset que nous méditons, de la Parole de Jésus en Croix : « Père, entre tes mains je remets mon esprit » (Lc 23,46), qu’il nous faut entendre comme : « Je vous recommande, Père, tous ceux qui sont unis à moi par la foi et la charité. Car celui qui adhère à Dieu n’est qu’un esprit avec lui (1 Co 6,17). Semblablement la Mère du Sauveur (c’est toujours saint Antonin qui parle), étant toute ravie et comme extasiée et transportée en Dieu, lorsqu’elle prononce ces paroles : Exultavit spiritus meus, elle voit en esprit une multitude presque innombrable de ceux qui auront une dévotion et affection particulière pour elle, et qui seront du nombre des prédestinés, dont elle reçoit une joie inconcevable » (Le Cœur admirable de la très Sainte Mère de Dieu, X, 4).

« Exulte mon esprit en Dieu, mon Sauveur ! »

Le verbe « ègalliasen », « a exulté » semble faire écho au verset 44, dans lequel Élisabeth confiait à Marie : « L’enfant a bondi d’exultation » (en agalliasei). Une même allégresse spirituelle saisit tous ceux qui reconnaissent la présence du Sauveur, caché dans le sein de sa mère. Là où Jésus (« Dieu sauve ») est accueilli, la joie d’en haut sourd comme une source d’eau-vive ; cette joie du Christ que le monde ne peut connaître et que nul ne pourra nous ravir : « Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous, et que votre joie soit parfaite » (Jn 15,11).

Au cœur de l’Église, Marie continue de nous présenter son Fils, pour que nous puissions reconnaître en Lui notre Sauveur et que la joie de l’Esprit puisse nous envahir et nous faire exulter avec elle, pour cette présence bien réelle en nos cœurs de notre Sauveur : « Le Seigneur ton Dieu est au milieu de toi, héros sauveur ! Il exultera pour toi de joie, il tressaillira dans son amour ; il dansera pour toi avec des cris de joie » (So 3,17).

Saint Paul nous rappelle que la joie chrétienne est un des fruits de l’Esprit offerts à ceux qui par la foi et le baptême, sont devenus fils de Dieu : « Voici le fruit de l’Esprit : amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, fidélité, douceur et maîtrise de soi » (Ga 5, 22-23). Mais il faut beaucoup d’humilité pour nous décentrer de nous-mêmes, de nos préoccupations, de nos problèmes, de nos soucis, afin de demeurer dans l’action de grâce pour tout ce que le Seigneur a fait pour nous, et garder au cœur la joie du salut. C’est pourquoi le Magnificat est indissociablement l’hymne à l’amour de Dieu, à l’humilité et à la joie.

« Je comprends les personnes qui deviennent tristes à cause des graves difficultés qu’elles doivent supporter, médite le pape François ; cependant peu à peu, il faut permettre à la joie de la foi de commencer à s’éveiller, comme une confiance secrète mais ferme, même au milieu des pires soucis » (Exhortation apostolique « La joie de l’Évangile » – Evangelii Gaudium, 6). Et le Pape poursuit en citant le livre des Lamentations de Jérémie : « Mon âme est exclue de la paix, j’ai oublié le bonheur ! […] Voici ce qu’à mon cœur je rappellerai pour reprendre espoir : les faveurs du Seigneur ne sont pas finies, ni ses compassions épuisées ; elles se renouvellent chaque matin, grande est sa fidélité ! […] Il est bon d’attendre en silence le salut du Seigneur » (Lm 3, 17.21-23.26).

Au cœur même de nos détresses – « Le figuier n’a pas fleuri ; pas de récolte dans les vignes. Le fruit de l’olivier a déçu ; dans les champs, plus de nourriture. L’enclos s’est vidé de ses brebis, et l’étable, de son bétail » (Ha 3,17) – nous devrions pouvoir dire avec le prophète Habaquc et surtout avec Marie : « Je bondis de joie dans le Seigneur, j’exulte en Dieu, mon Sauveur ! » (Ha 3,18). Mais cela suppose qu’avec les yeux de la foi, nous voyions plus loin que les malheurs du temps présent, ou plutôt : que nous les voyions à la lumière du Jour de Dieu qui s’est levé au matin de Pâques : « Mon cœur exulte, mon âme est en fête, ma chair elle-même repose en confiance : tu ne peux m’abandonner à la mort ni laisser ton ami voir la corruption. Tu m’apprends le chemin de la vie : devant ta face, débordement de joie ! A ta droite, éternité de délices ! » (Ps 15, 9-11).

En cette année de la vie consacrée, puisse la joie de notre consécration baptismale chasser toutes les ombres de nos tristesses, de nos peurs et de nos découragements. Avec Marie et l’Église tout entière, que notre esprit exulte en Dieu notre Sauveur pour le salut qu’il nous offre dans la foi, et pour l’espérance du Royaume à venir, qu’il ouvre devant nous dans l’amour.

Nous terminons par une prière que la Vierge Marie toute Sainte dicta à sainte Brigitte de Suède :

« Je suis la Reine du ciel. Vous êtes en soin de quelle manière vous me devez louer.
Sachez pour certain que toutes les louanges que l’on donne à mon Fils sont mes louanges, et quiconque le déshonore me déshonore ; parce que je l’ai aimé si tendrement, et il m’a aimée si ardemment, que lui et moi nous n’étions qu’un Cœur.
Et il m’a tant honorée, moi qui n’étais qu’un chétif vaisseau de terre, qu’il m’a exaltée par-dessus tous les Anges.
Voici donc comme vous devez me louer, en bénissant mon Fils :
“Béni soyez-vous, ô mon Dieu,
Créateur de toutes choses,
qui avez daigné descendre dans les sacrées entrailles de la Vierge Marie !
Béni soyez-vous, ô mon Dieu,
qui avez daigné prendre une chair immaculée et sans péché de la Vierge Marie,
et qui avez demeuré en elle l’espace de neuf mois, sans lui causer aucune incommodité.
Béni soyez-vous, ô mon Dieu,
qui étant venu en Marie par votre admirable Incarnation,
et en étant sorti par votre Naissance ineffable,
l’avez comblée intérieurement et extérieurement d’une joie incompréhensible.
Béni soyez-vous, ô mon Dieu,
qui, après votre Ascension,
avez souvent rempli cette divine Marie, votre Mère, de vos célestes consolations ;
et qui l’avez souvent visitée et consolée par vous-même !
Béni soyez-vous, ô mon Dieu,
qui avez transporté dans le ciel le corps et l’âme de cette glorieuse Vierge,
et qui l’avez établie par-dessus tous les Anges,
dans un trône très sublime proche de votre divinité !
Faites-moi miséricorde par ses prières et pour l’amour d’elle »

(Révélations, I, 9).

Famille de Saint Joseph
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