« Comment en est-on arrivé là dans notre douce France ? » Cette interrogation, nous l’avons souvent entendue ces derniers mois, devant la dérive des politiques – et peut-être du législateur – sur des points qui mettent en cause des pans entiers de notre vie sociale et culturelle. Cependant, il faut bien reconnaitre que cet étonnement trahit une myopie aigüe : ce qui apparait à présent au grand jour, se trame et se prépare depuis longue date dans les coulisses. Citons quelques jalons.

La Charte européenne des droits fondamentaux, adoptée en décembre 2000 à Nice et intégrée dans le Traité de Lisbonne1 le 1er décembre 2009, reconnaît la légitimité du choix de l’identité sexuelle sur la seule base de « l’orientation sexuelle »2. Désormais toute forme de discrimination ou d’inégalité portant sur ce point est passible de poursuite. Il était dès lors parfaitement prévisible que le droit de définir son identité sexuelle indépendamment de l’objectivité biologique, allait conduire à une révision de la définition traditionnelle du couple (biologiquement hétérosexuel) et de la famille, toutes les formes d’associations affectives pouvant désormais revendiquer ces statuts.

Il est certes nécessaire et urgent de réagir vigoureusement contre la reconnaissance légale de l’homoparentalité, mais vu ce que nous venons de dire, on voit hélas mal comment la France pourrait longtemps résister à la logique (contraignante) des documents qu’elle a approuvés et signés.

Apparemment personne n’avait anticipé les effets pervers de cette fameuse idéologie du gender3. Personne, sauf un certain cardinal Joseph Ratzinger, alors préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, qui dans les années 1997, mettait déjà vigoureusement en garde contre cette idéologie dont il dénonçait l’intentionnalité cachée, à savoir la déconstruction de la famille hétérosexuelle traditionnelle au nom d’un féminisme exacerbé : « Le caractère typique de cette nouvelle anthropologie, qui devrait être la base du Nouvel Ordre Mondial, se dévoile surtout dans l’image de la femme, dans l’idéologie du “Women’s empowermen”, proposé par Pékin. Le but en est l’auto-réalisation de la femme qui a pour principaux obstacles la famille et la maternité. L’autre – y compris l’enfant à naître – est toujours finalement, le concurrent qui m’enlève une partie de ma vie, une menace pour mon moi et mon libre développement4. »

À vrai dire, pour discerner les vrais causes de la dérive actuelle, il faudrait remonter plus en amont encore : « le vrai problème de notre temps, complète le même cardinal, est la “crise de Dieu”, l’absence de Dieu camouflée par une religiosité vide5 ». Nous payons le prix du renoncement à la transcendance – de son évacuation – que Hans Jonas qualifiait d’« erreur la plus colossale de l’histoire » (Principe responsabilité). La suppression de Dieu entraîne en effet l’effacement de l’ordre providentiel, c’est-à-dire d’une finalité inscrite dans les êtres, et plus encore, inscrite dans la liberté humaine (loi naturelle ou voix de la conscience). J.-P. Sartre n’écrivait-il pas : « Il n’y a pas de nature humaine, puisqu’il n’y a pas de Dieu pour la concevoir » (L’existentialisme est un humanisme) ? Dès lors toutes les déconstructions sont possibles : de l’homme et de la femme, du mariage, de la parenté, de la culture, de la société… La liberté se donne ses propres fins, tant au plan collectif qu’individuel, et se propose de construire un homme nouveau, affranchi de toutes formes de contraintes – immanentes ou transcendantes.

À défaut de contraintes, gageons que cet homme-dieu se heurtera bien vite à ses limites : devant la souffrance et l’échéance de la mort inévitable, il sera bien obligé de constater l’échec de ses rêves prométhéens, et l’absurdité d’une vie se terminant dans la tombe.

Prions afin que le bon sens reprenne alors ses droits, et qu’avec Jean Guitton nos contemporains aient la sagesse de se dire : « L’absurdité de l’absurde me conduit au mystère » (Mon testament philosophique).

Notes :
  1. Article II-81, § 1. [retour]
  2. Rappelons que l’orientation sexuelle désigne l’orientation subjective du désir sexuel. Pour l’idéologie du gender  (genre en français), chaque individu est libre de définir son identité sexuelle en fonction de son orientation sexuelle, indépendamment de son sexe biologique. Le genre préconise donc une dissociation complète entre l’identité sexuelle et le sexe biologique : un être humain anatomiquement mâle, mais adoptant une identité sexuelle féminine, ne serait pas à distinguer d’une femme ; de même qu’un être humain biologiquement femelle, mais adoptant une identité sexuelle masculine, ne serait pas à distinguer d’un homme. [retour]
  3. Rappelons que c’est au cours de la Conférence de l’ONU tenue du 4 au 15 septembre 1995 à Beijing (Pékin) sur La femme, que le terme gender a été « officialisé ». Depuis cette Conférence de Pékin de 1995, où ce concept est devenu l’objet d’un prétendu consensus mondial, le gender  s’est intégré au cœur des politiques internationales, régionales, nationales et locales ; des instruments juridiques ; des manuels scolaires ; des codes éthiques des entreprises ; des ONG de développement ; des Objectifs pour le Développement du Millénaire (ODM) censés être atteints d’ici 2015 ; sans oublier les Traités européens. [retour]
  4. J. Ratzinger card., Préface à M. Schooyans, L’Évangile face au désordre mondial, Fayard, Paris, 1997, p. II. [retour]
  5. J. Ratzinger, La nouvelle évangélisation, Conférence lors du Jubilé des catéchistes, 8-10 décembre 2000 ; DC 2240(2001)91. [retour]
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