L’expression « sans hypocrisie » constitue un seul mot en grec. L’adjectif « anupokritos »  est composé du préfixe « an » – « absence de » – et du terme « hupocrisia », que nous traduisons par « hypocrisie », mais dont le premier sens est : « action de jouer un rôle, une pièce, une pantomime ». L’hypocrisie commence donc lorsque je joue consciemment un personnage afin de paraître autrement que ce que je suis, dans l’intention de tirer quelque bénéfice de ma mise en scène. Il s’agit dès lors d’une forme de mensonge, la personne se cachant, par un travestissement volontaire, derrière une apparence qui ne correspond pas à ce qu’elle est.

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Nous trouvons la confirmation de cette interprétation dans le dictionnaire Larousse, qui définit l’hypocrisie comme : « l’attitude consistant à dissimuler son caractère ou ses intentions véritables, à affecter des sentiments, des opinions, des vertus qu’on n’a pas, pour se présenter sous un jour favorable et inspirer confiance ». L’hypocrite pratique donc une forme de « captatio benevolentiae » : il se compose une apparence qui lui vaudra la sympathie, l’estime, voire l’admiration de son interlocuteur.

Il est clair qu’une telle contrefaçon n’est pas digne d’une authentique amitié, qui ne saurait être basée sur le mensonge, la duplicité, le faux-semblant, mais qui suppose tout au contraire vérité, sincérité et gratuité dans les relations.

On comprend que saint Paul puisse exécrer l’hypocrisie : « Fuyez le mal (de l’hypocrisie) avec horreur ; attachez-vous au bien (de la vérité) ». De fait, l’hypocrisie est l’attitude que Jésus fustige également avec le plus de véhémence : « Gardez-vous du levain des pharisiens, qui est l’hypocrisie » (Lc 12, 1). Sa célèbre diatribe contre les chefs religieux de son temps, où il répète sept fois : « Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites ! » (Mt 23, 13-29) est caractéristique de son aversion pour ce défaut. Ceux qui pratiquent ostensiblement, à la vue de tous, l’aumône, la prière, le jeûne (Mt 6, 2-16) ; qui honorent Dieu des lèvres et non du cœur (Mt 15, 7) ; qui veulent le piéger sur le tribut dû à César (Mt 22, 18) ; qui lui reprochent une guérison le jour du sabbat, alors qu’eux-mêmes s’occupent de leurs bêtes ce jour-là, sont quelques exemples frappants d’hypocrisie que Notre-Seigneur dénonce avec vigueur.

« Que votre amour soit sans hypocrisie.
Fuyez le mal avec horreur, attachez-vous au bien »

Nous ne visons pas sous ce terme les dialogues de politesse quelque peu formels que nous échangeons quotidiennement : « – Bonjour, comment vas-tu ? »  « – Très bien ; et toi ? » nous hâtons-nous de répondre, surtout quand cela ne va pas du tout. Nous ne « mentons » pas à proprement parler, mais nous cherchons à couper court, pour éviter d’avoir à dévoiler notre for interne à notre interlocuteur. Il s’agit plus d’une échappatoire que d’une hypocrisie. Celle-ci commence lorsque nous cherchons à tromper l’autre par une attitude factice, dans le but d’en tirer profit. La gravité de l’acte dépend bien sûr de l’intention visée.

1- L’avantage escompté peut être la compensation d’une blessure – ainsi lorsque je me compose un personnage afin d’obtenir de mon entourage la reconnaissance que je n’ai pas reçue dans mon milieu familial au cours de mon enfance. Il s’agit d’un « péché de faiblesse », car mon intention n’est pas de faire du tort à l’autre, mais seulement de me valoriser au prix d’une entorse à la vérité, qui ne porte pas préjudice à mon interlocuteur.

2- Mais en apparaissant sous un aspect avantageux qui ne correspond pas à ma réalité intérieure, je peux aussi chercher à obtenir de mon entourage « la gloire qui vient des hommes » – celle que l’on appelle la « vaine gloire » – dont Jésus précise qu’elle est incompatible avec la foi : « Comment pourriez-vous croire, vous qui recevez votre gloire les uns des autres, et qui ne cherchez pas la gloire qui vient du Dieu unique ! » (Jn 5, 44). Pour saint Jean Climaque, la vanité est en effet inséparable de l’orgueil,  qui refuse toute forme de dépendance, même de son Sauveur. Une telle hypocrisie porte davantage à conséquence, puisqu’elle met en danger ma vie spirituelle.

3- La forme la plus grave d’hypocrisie consiste à jouer un personnage dans le but délibéré de tromper l’autre, afin de le prendre dans les filets d’une manipulation malveillante. Telle est la stratégie du démon : « Satan se déguise en ange de lumière » et ses sbires « se déguisent en serviteurs de la justice » (2 Co 11, 13-15). Cette mascarade du Prince des ténèbres et de ses acolytes est le paradigme du poison de la pure hypocrisie, qu’il a hélas peu ou prou distillée dans nos cœurs.

« Que votre amour soit sans hypocrisie.
Fuyez le mal avec horreur, attachez-vous au bien »

4- Nous avons gardé pour la fin la forme peut-être la plus répandue  d’hypocrisie. Dans le verset que nous méditons, l’hypocrisie est identifiée au mal qu’il s’agit de fuir avec horreur, tandis que nous sommes invités à nous attacher au bien que représente l’amour. Or « l’amour prend patience ; il n’entretient pas de rancune ;  il supporte tout, il endure tout » (1 Co 13, 4-7). Dès lors, toute forme de médisance – et a fortiori de calomnie – constitue une trahison de l’amour fraternel, et  une forme d’hypocrisie. Car en jugeant mon frère sous le prétexte de dénoncer le mal qu’il a commis, je me range dans le camp de l’accusateur hypocrite – qui dans la Bible  est toujours le démon – et je tombe sous la condamnation formulée par Notre-Seigneur : « Qu’as-tu à regarder la paille dans l’œil de ton frère, alors que la poutre qui est dans ton œil, tu ne la remarques pas ? Comment vas-tu dire à ton frère : « Laisse-moi retirer la paille de ton œil », alors qu’il y a une poutre dans ton œil à toi ? Esprit faux ! Enlève d’abord la poutre de ton œil, alors tu verras clair pour retirer la paille qui est dans l’œil de ton frère » (Mt 7, 3-5).

Pourquoi sommes-nous si avides de critiquer les petites imperfections de nos frères et sœurs, alors que nous avons de bien plus graves problèmes personnels à régler ? D’où vient cette fâcheuse propension à exagérer les défauts des autres tout en minimisant les nôtres ? Pour agir contre ce manque d’impartialité qui nous conduit à l’hypocrisie, je suggère comme résolution pour ce mois, de bannir de notre vie – « avec le secours de la sainte grâce » – toute forme de médisance, en parole ou en pensée.

Ceci est d’autant plus urgent que nous cheminons vers la crèche de Noël, pour y adorer non seulement un petit enfant – totalement incapable d’hypocrisie – mais Celui qui est « la lumière du monde » (Jn 8, 12), en qui on n’a pas trouvé de mensonge (Ap 14, 5). Puisse sa Lumière briller dans les replis ténébreux de notre conscience où se cache le démon de l’hypocrisie, afin de nous en délivrer une fois pour toutes ; que l’Esprit de charité purifie nos cœurs et les embrase d’un amour fraternel pur, sincère, ardent et vrai, afin que le Seigneur puisse trouver sa joie à demeurer parmi nous et en nous.

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Famille de Saint Joseph
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