Au cœur de la crise économique atypique qui affecte la planète, il est bon de décrypter le sens symbolique de cet argent qui nous fascine tant.

Contrairement aux autres désirs, qui s’épuisent dans la jouissance de l’objet possédé, le désir d’argent semble en effet insatiable ; aussi la convoitise qu’il suscite peut-elle être dévorante. Car l’argent n’est pas seulement le moyen de paiement qui, en nous permettant de sortir du régime du troc, facilite grandement les échanges et les achats. Il est bien davantage qu’un « moyen », subordonné à cette fin utilitaire : signe de l’avoir, l’argent renvoie au pouvoir quasi illimité d’acquisition qu’il procure. C’est pourquoi l’argent fait l’objet de tous les fantasmes, dont celui de la toute-puissance. Dès lors sa possession constitue au sein de notre société de consommation une preuve de réussite et engendre un ordre hiérarchique, basé sur le « poids » du compte en banque.

[box]Sommes-nous tributaires de ce formatage social collectif, ou avons-nous su lui résister, et adopter la logique contraire des Béatitudes : « Heureux vous les pauvres : le Royaume des cieux est à vous ! » (Lc 6,20) ?[/box]

La théorie freudienne croit pouvoir établir un rapport entre l’argent et les excréments. La théorie anale de l’argent considère en effet que le boudin fécal constitue pour l’enfant sa première « monnaie d’échange », au moyen de laquelle il peut faire pression sur son entourage, lui résister, ou au contraire le récompenser en consentant aux conventions de propreté qu’on lui propose. Le processus inconscient de refoulement conduirait l’enfant devenu adulte à investir l’argent, qui est socialement plus reconnu et valorisé que les fèces. La conduite de l’adulte à l’égard de l’argent – avarice, générosité – trahirait selon la théorie freudienne, le degré d’intégration du stade anal dans le développement global de la personnalité. Quoi qu’il en soit de cette interprétation psychanalytique, elle a le mérite de nous faire prendre conscience de la dimension archaïque de notre rapport à l’argent, qui plonge ses racines profondément dans notre inconscient.

[box]Que la lumière de l’Esprit éclaire les replis obscurs de notre psychisme, afin que nous puissions prendre conscience de nos avidités cachées, et ne pas nous laisser assujettir à leurs exigences.[/box]

Les travaux d’ethnologie ont cependant mis à jour un autre aspect, inattendu : il semblerait que dans les sociétés archaïques, l’argent ait été conçu au départ pour remplacer l’offrande des animaux à la divinité, en acquittement de la dette d’exister1. Les premières pièces de monnaie romaines étaient en effet ornées de figures représentant les animaux habituellement offerts en sacrifice : taureau, mouton, porc.

En affirmant « la mort de Dieu », l’homme du XXe s. s’est en quelque sorte affranchi de la nécessité de rembourser une dette pour son existence. Mais un dieu en remplaçant un autre, le « fétichisme » de la marchandise que dénonçait Karl Marx devint le « fétichisme » de l’argent. De substitut de la victime offerte aux dieux, l’argent est lui-même monté sur les autels ; il devient la figure de Mammon, divinité cruelle qui revendiquait son lot de sacrifices humains. De fait : que de santés gâchées, de familles disséminées, d’amitiés brisées, de vies sacrifiés au service de la divine monnaie ?

On comprend que Jésus dénonce fermement l’aliénation à laquelle conduit l’asservissement à l’argent – qui commence dès que celui-ci n’est plus un moyen mais une fin, et donc une idole : « Aucun homme ne peut servir deux maîtres : ou bien il détestera l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’Argent » (Mt 6,24). Ne nous faisons pas d’illusion : « ni cupides, ni rapaces n’hériteront du Royaume de Dieu » (1 Co 6, 10).

Le conseil inspiré du Psalmiste est décidément plus que jamais de vigueur : « N’allez pas compter sur la fraude et n’aspirez pas au profit ; si vous amassez des richesses, n’y mettez pas votre cœur » (Ps 61,11). Sachons plutôt « nous faire des amis avec l’argent trompeur » (Lc 16,9) en le mettant au service de solidarité fraternelle, dans la joyeuse conscience que nous n’avons « aucune dette envers personne, sauf la dette de l’amour mutuel » (cf. Rm 13,8).

Notes :
  1. P. Dominique Greiner, Intervention aux Colloque des Semaines Sociales 2003 sur le thème « Sens et puissance de l’argent ». [retour]
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