Jésus vient d’annoncer à ses disciples pour la deuxième fois sa Passion, et ceux-ci s’interrogent pour savoir qui est le plus grand parmi eux.

Aussi, lorsque Jésus les interroge : « De quoi discutiez-vous en chemin ? », ils n’osent répondre pressentant bien que leurs préoccupations sont aux antipodes de celles de leur Maître. Jésus va alors les décentrer d’eux-mêmes en plaçant « au milieu d’eux » un enfant, accompagnant cet acte des paroles suivantes :

« Si quelqu’un veut être le premier qu’il soit le dernier et le serviteur de tous »

La première chose à opérer pour comprendre, un tant soit peu, l’abaissement du Fils de Dieu pour le salut du monde c’est d’abandonner les préoccupations et les exigences égoïstes de son « moi ». On ne peut comprendre le don du Fils de Dieu dans son Incarnation, sa Passion et sa mort sur la croix qu’en entrant soi-même dans la dynamique du don et du service du prochain.

« Si quelqu’un veut être le premier qu’il soit le dernier et le serviteur de tous »

En s’incarnant, en assumant notre nature humaine, le Fils de Dieu s’est fait le frère de tout homme. Et cette fraternité, le Christ l’a vécue sous le mode de la prise de la dernière place et du service de ceux qui désormais sont ses frères de par la communauté de nature qui les unit à Lui : « il devait se faire semblable à ses frères en tous points, afin de devenir un grand miséricordieux et accrédité » (cf. He 2, 17). Jésus n’est pas un frère aîné qui nous fait la leçon. Non, il est un frère aîné qui se met à notre service par amour pour nous. Cela commence avec l’Incarnation. Lui, le Fils unique n’a pas retenu jalousement le rang qui l’égalait à Dieu mais il s’est abaissé jusqu’à prendre chair de notre chair (cf. Ph 2) et ce faisant il a pris notre fraternité humaine. Comme le dit Jean Chrysostome, « en revêtant la chair, il a revêtu la fraternité, et en même temps la fraternité aussi s’est introduite dans la chair » (Hom. 4, 3-4 sur la lettre aux Hébreux, PG 63, 40-41).

« Si quelqu’un veut être le premier qu’il soit le dernier et le serviteur de tous »

Par les sacrements de l’initiation chrétienne, en particulier le baptême, cette fraternité atteint un degré plus élevé. Car elle se fonde alors sur la présence du Christ en soi. A qui décide librement de suivre le Christ, l’initiation sacramentelle donne en effet d’en être le frère ou la sœur adoptifs. « Qu’est-ce qui fait la fraternité ?, nous dit encore Jean Chrysostome, c’est le baptême de renaissance » (Hom. 25, 3 sur la lettre aux Hébreux, PG 63, 177). Dans le baptême, le Christ nous adopte en sa fraternité divine et en Lui nous devenons fils et filles adoptifs du Père et nous pouvons ainsi hériter de sa vie (cf. Rm 8, 17.29) : « Vous êtes devenus non seulement fils, mais héritiers; non seulement héritiers, mais frères du Christ; non seulement frères du Christ, mais ses cohéritiers » (Jean Chrysostome, SCh 50bis, p. 153). Fils et filles du Père et frères et sœurs du Christ, nous constituons dès lors la famille de Dieu qui repose non sur des liens de sang mais sur des liens spirituels qui nous viennent du Christ.
Ainsi s’éclaire la médiation du Christ et se manifeste le caractère central de la fraternité : c’est parce que Jésus fait de nous ses frères et ses sœurs, au double niveau de son incarnation et de notre baptême, que nous devenons les fils et les filles du Père. Le grand bouleversement à reconnaître ici est que la racine de la fraternité c’est le Christ. Le socle de la véritable fraternité n’est donc pas à trouver dans l’affectivité ou dans une affinité psychologique, aussi légitime soit elle, mais dans le Christ et dans une volonté qui choisit librement de mettre ses pas dans les siens en demeurant unie à lui. De cela seulement peut découler la vertu authentique de l’amour et du service du prochain reconnu alors comme un frère.

« Si quelqu’un veut être le premier qu’il soit le dernier et le serviteur de tous »

Le service rendu au prochain ne relève donc pas d’abord de l’éthique, mais plus profondément de la sacramentalité intégrale de la vie chrétienne. Cette fraternité, qui repose sur ce lien qui nous unit au Christ, est appelée à s’étendre à tous les hommes. Notre Seigneur en confie la réalisation à l’Église à travers sa mission non pas de conquête mais de fraternité c’est-à-dire de « récapitulation du monde entier en Jésus-Christ » (Ep. 1, 10). Être « sacrement du salut » en étant révélatrice de fraternité et ferment de fraternité, être « Fraternité du Christ », « Fraternité en Christ » : voilà l’identité-mission de l’Église. À ce sujet, Titus de Bostra (sud de Damas) s’exprimait ainsi : « La parenté du Seigneur n’est pas étroite, et son amour pour les hommes n’est pas limité à quelques-uns. Il est venu, en effet, pour appeler le monde entier à une fraternité sans limite. […] Maintenant, là où est l’Église de Dieu, là est la fraternité du Christ ». À cette mission chacun de nous est appelé à collaborer par un service de charité découlant de notre union au Christ. Poussée jusqu’au bout cette mission va jusqu’à aimer nos ennemis et à faire du bien à ceux qui nous persécutent (cf. ). Il s’agit bien, en effet, de nous faire les « serviteurs de tous« .

« Si quelqu’un veut être le premier qu’il soit le dernier et le serviteur de tous »

Dès lors nous comprenons bien qu’entrer dans cette dynamique exige de mourir au vieil homme et à ses revendications égoïstes. Naître d’en-haut à une véritable fraternité en Christ exige de mourir à une fraternité d’en-bas ne reposant que sur des affections naturelles jamais exemptes de repliements sur soi, des amitiés humaines qui tout en servant ne manque pas de se servir… Pour nous le rappeler Jésus n’hésite pas à nous dire qu’il se trouve présent en tout homme mais plus particulièrement dans le petit, le sang droit, celui dont on n’a rien à retirer comme avantage lorsqu’on le sert, l’enfant qu’il place au milieu de nous en disant : » Qui accueille en mon nom un enfant comme celui-là, m’accueille moi-même. »

Famille de Saint Joseph
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